Arthur Ténor se livre...

09 janvier 2018

Les premières pages de La Théorie du complot...

 

Page de garde Théorie Capture

Chapitre 1 - Vendredi 13 novembre 2015

 

           Ce vendredi-là, un peu avant 22 heures, Sébastien Karminsky est dans sa chambre… et il s'amuse !

            Il glousse de joie, tel un diablotin concoctant un coup délicieusement tordu. Ses doigts fins et pâles pianotent avec dextérité sur le clavier de son PC de bureau, tandis que se forment les lignes de son message. C'est un avertissement, sérieux, rigoureux, celui d'un honnête indigné qui alerte ses concitoyens : « Ces appareils optiques ultrasophistiqués sont équipés d'un canon miniaturisé à rayon X, incrusté dans la branche droite. L'autre accueille le capteur de retour qui, après analyse d'ondes, reconstitue l'image tridimensionnelle de la personne visée. Le résultat est ensuite projeté sur le verre droit de ces lunettes très spéciales, pareillement que les Google Glass. Comme vous pouvez le constater sur la photo ci-dessous, réalisée dans l'un des laboratoires secrets de la police scientifique, même un canif de très petite taille ne peut échapper à ce détecteur, pas plus que l'anatomie la plus intime du sujet. »

            Pour agrémenter son texte, Sébastien inscrit en dessous ce qu'au premier regard on prendra pour la simple radiographie en pied d'une femme. Mais à s'y pencher d'un peu plus près, ce que fait notre « lanceur d'alertes bidons », autrement appelé « concepteur de hoax », ou encore « mauvais-plaisantin-qui-adore-exploiter-la-propension-naturelle-de-l'humain-à-croire-en-n'importe-quoi-même-les-pires-crétineries », on ne voit rien moins qu'une femme nue. Ses galbes charmants sont soulignés par une subtile luminosité blanchâtre tandis que, épousant ses courbes voluptueuses, ses vêtements apparaissent sous la forme d'une aura translucide.

            Le jeune homme, quinze ans à peine mais des compétences en informatique dignes d'un professionnel, se redresse, satisfait de son œuvre. Quand son hoax sera prêt, c'est-à-dire avant que le sommeil le terrasse, il le transformera en mail qu'il balancera dans la nature Internet afin qu'il s'y répande et s'ébatte joyeusement, essaime et effraie les braves gens. Le but, cette fois, est de faire croire que la police en civil va bientôt être équipée d'un nouveau bijou technologique, à savoir une paire de lunettes qui voit à travers les vêtements, dans le but louable de débusquer plus efficacement les terroristes et autres criminels de tout poil. Afin de mesurer l'impact de son canular, Sébastien le plaisantin surveillera le buzz qu'il produira sur Internet, notamment dans les innombrables forums et autres réseaux sociaux auxquels il est abonné sous un nombre non moins conséquent de pseudonymes. Le dernier en date : Trouducuquisandédi. Dans le meilleur des cas, il en entendra parler dans son collège parisien, et ce sera trop drôle de jouer les innocents en écoutant les commentaires de ses petits camarades de 3ème.

            Il croise les bras. Malheureusement, songe-t-il avec fatalisme, les rumeurs fumeuses sont devenues si nombreuses sur le web, que chacune voit se diluer de plus en plus son « potentiel d'embrasement » – expression qu'il a inventée pour désigner le pouvoir de diffusion, donc de nuisance, d'un hoax.

            – C'est la loi du marché, soupire-t-il à voix haute en se laissant aller contre le dossier de sa chaise pivotante de bureau.

            Un long moment il reste ainsi, à la fois pensif et tendu, à faire des petits mouvements de girouette sur son siège, conscient de la fatuité de cet activisme vain, proche du misérabilisme social, de l'indigence intellectuelle et pire que tout, d'une affligeante médiocrité. Pour comble, tournant d'un quart de tour vers sa gauche, il se retrouve face à lui-même, ou plutôt à son reflet dans l'une des vitres de sa grande bibliothèque en chêne héritée de son grand-père. Tandis que son visage émacié de grand dégingandé est noyé dans un flou sombre, le savant fouillis de boucles brunes de sa chevelure forme au-dessus de son front comme des cornes de diablotin. Il s'ébouriffe et décide qu'il en a assez fait pour ce jour et qu'il doit se mettre au lit. C'est alors que de l'autre côté du vestibule du petit appartement qu'il partage avec sa mère, une voix retentit :

            – Sébastien ! Viens voir, il s'est passé quelque chose !

            Réponse typique du collégien en pleine crise d'adolescence :

            – Moin, quo-a ?

            – Y'a eu une attaque terroriste. C'est la guerre dans Paris !

            Electrisé par l'annonce, le jeune homme bondit pour rejoindre sa mère dans le salon. La télévision diffuse les images nocturnes d'un carrefour de la capitale, bloqué par de nombreuses voitures de police, gyrophare tournoyant, et de policiers en armes revêtus de leur gilet pare-balles.

            – Qu'est-ce qui se passe ? s'enquiert le garçon.

            – Un attentat, répond Mme Karminsky, fascinée autant qu'horrifiée devant les scènes de guerre diffusées par une chaîne d'information continue.

            Dans la moitié gauche du téléviseur, apparaissent deux journalistes, un homme et une femme, tandis que l'autre moitié montre un correspondant sur place. Le présentateur en studio porte brusquement la main à son oreille droite, signalant qu'en régie on lui transmet un fait nouveau dramatique :

            – Oui, pardon… On m'informe à l'instant que deux ou trois hommes lourdement armés auraient pris plusieurs centaines de personnes en otage au Bataclan. Ils auraient… c'est ça, on me confirme qu'on a entendu des tirs. Il y aurait de nombreux morts… Jérôme Lacour, vous êtes tout proche de la salle de spectacle, est-ce que vous pouvez nous confirmer cette nouvelle fusillade ?

            L'envoyé spécial, un volumineux micro à la main, hoche la tête.

            – En effet, il y a à peine deux minutes, plusieurs détonations ont retenti boulevard Voltaire, dans la salle du Bataclan, non loin de là où je me trouve. Pour le moment, il est bien sûr impossible d'approcher… (le journaliste se trouble) Excusez-moi, il y a encore des détonations. La BRI, les forces d'interventions de la police, sont sur les lieux, peut-être est-elle en train de donner l'assaut. Le quartier est bien évidemment bouclé par un déploiement impressionnant de forces de police…

            – Jérôme, pouvez-vous nous dire s'il y aurait des victimes ?

            – Oh oui ! Un bilan très lourd est même à craindre. Je vous rappelle que ce soir cette salle de spectacle était pleine à craquer pour le concert d'un groupe de musique rock… Oh ! J'entends… (il jette un regard par-dessus son épaule) c'est terrible ! Je ne sais pas si vous les entendez, mais il y a des tirs… une explosion !

            La sidération est telle que le binôme de journalistes en studio reste sans voix, tandis que leur collègue continue de commenter ce qu'il entend, à défaut de voir quoi que ce soit. Assis côte à côte sur le canapé, Sébastien et sa mère sont de la même façon saisis d'effroi. La femme, une main sur sa poitrine comprimée d'émotion, explique que ce n'est pas là le seul drame qui se déroule en ce moment même dans les rues des 10ème et 11ème arrondissements…

            – Ils ont aussi mitraillé des gens à des terrasses de restaurants, annonce-t-elle la gorge serrée. Il y a des terroristes partout dans Paris. Ils sont en voiture et tirent sur les gens à l'aveugle. C'est un carnage ! Mon Dieu, c'est épouvantable !

            – Allons, maman, n'exagère pas. C'est grave, oui, mais bon…

            Elle le dévisage, à la fois consternée et offusquée. Elle ignore encore que son fils est un expert en exagérations, informations déformées par l'émotion et autres tentations d'ajouter du catastrophisme au catastrophisme. Pour lui, c'est un attentat important, certes, mais de là à parler de massacre… Il acquiesce néanmoins complaisamment. C'est alors que la chaîne d'information affiche une carte de Paris, signalant par des symboles clignotants les différents points où ont lieu les attaques terroristes. Et voici qu'un dernier bilan est annoncé : au moins 120 morts et des centaines de blessés.

            – Ah oui, quand même, lâche Sébastien.

            Dès lors, il ne doute plus que Paris soit vraiment la cible d'une attaque massive et meurtrière. Et pour couronner le tout, voici qu'on parle d'explosions au Stade de France, à Saint-Denis, où se déroule un important match de football en présence du Président de la République.

            Quelques minutes encore, Sébastien reste planté avec sa mère devant le téléviseur qui paraît diffuser un énième film de guerre ou de fin du monde, puis soudain il se lève.

            – Je retourne dans ma chambre, annonce-t-il.

            Mme Kaminsky est si bouleversée qu'elle ne répond même pas. Il pourrait ajouter, « J'ai du travail », mais comme il est déjà presque 23 heures…

 


 

 

Posté par arthurtenor à 17:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]


30 juillet 2017

Les premières pages de Blaise Cyrano - Le raté magnifique

 

Acte premier
La flamboyance des mots, contre l’indigence des sots


Les 3es du collège Edmond Rostand ont bien fait les choses cette année : pour la fête de rentrée, une tradition dans cet établissement, leur association d’élèves a loué la salle du Tivoli. C’est un vieux cinéma désaffecté, utilisé par le club de ping-pong quand il ne sert pas de salle de bal. Sur sa petite scène en demi-lune, ce monument des années 1960 a conservé ses deux lourds rideaux de velours, flanquant un écran devenu jaunâtre. Des antiques sièges en velours pourpre à assise rabattable ne subsistent que quelques rangs disposés le long des murs, de part et d’autre de l’espace d’activité. Et de l’activité, ce soir on en promet comme jamais ! La sono louée à une société spécialisée est à la pointe de la hi-fi ; la déco, digne d’un cabaret chic de Paris ; le buffet, à la hauteur de la gloutonnerie des pires ogres adolescents en pleine croissance. Les premiers arrivés en restent bouche bée. De même la boule à facettes, suspendue en aplomb de la piste de danse, capte l’attention dès l’entrée et impressionne par son énormité.
Les invités – près d’une cinquantaine ont confirmé leur venue – sont accueillis par une
musique réglée pour le moment en mode cool ambiance. Le programme prévoit en effet, une
fois que tout le monde sera là, de procéder à la présentation des élèves venus d’autres collèges,
assortie d’un petit concours de discours et de séduction. Puis ce sera le signal de l’assaut
donné au buffet. Celui-ci a été installé sur des tables à tréteaux au fond de la salle. Après, seulement après, la musique sera poussée à fond et toute folie autorisée, ce jusqu’au bout de la nuit... ou presque, l’extinction des feux étant prévue pour vingt-trois heures.
Antoine Ragueneau, fils du propriétaire d’une des grandes brasseries de la ville, est l’un des
principaux généreux donateurs de cette soirée hors norme. Et comme c’est aussi un organisateur dévoué, il a personnellement supervisé l’acheminement et l’installation des boissons– la plus alcoolisée étant une cuvée spéciale de cidre brut –, ainsi que des petits fours et autres gourmandises à grignoter sans modération. Tout est prêt, il peut enfin souffler, campé poings sur les hanches au milieu de la salle, pour contempler son oeuvre avec fierté. Un camarade bénévole lui tape amicalement sur l’épaule en le félicitant. Sa grosse bouille de bon vivant élevé aux denrées premier choix rosit de bonheur. Il sourit tel un Cupidon satisfait du travail accompli, un Cupidon de quatre-vingt-cinq kilos, de un mètre soixante de tour de taille pour un mètre soixante-dix-huit de hauteur. S’il a l’oeil bleu pétillant d’un angelot, sa chevelure brune évoque plutôt celle d’un galopin joyeusement ébouriffé.
Calix, une camarade de 3e B, vient à son tour le flatter :
— Ça va être géant !
Ragueneau la dévisage comme s’il découvrait une bête curieuse, genre extraterrestre débarquée de la quatrième dimension. Il faut dire qu’il n’a jamais vu sa camarade de classe ainsi coiffée : sa chevelure teinte en bleu, scintillant de myriades de paillettes, cascade sur le côté droit de sa tête. Son visage est entièrement maquillé dans des tons bleutés et blancs, avec des nuances rosées de crépuscule d’été. Quant à sa tenue, elle a également opté pour l’originalité et l’harmonie des couleurs... vives. Du coup, il se demande s’il n’aurait pas pu, lui aussi, faire l’effort de troquer son vieux jean délavé et son tee-shirt Superman aux couleurs passées contre une tenue plus « soirée délire et fou rire ».
— Je le crois, finit-il par marmonner. Ce sera la plus belle fête de l’histoire des fêtes de Rostand. En grande partie grâce à moi...
— Et un peu aussi grâce au chéquier de ton père.
— Un peu.
Il consulte sa montre qui marque 19 h 32.
— Ça ne va pas tarder à commencer. Tiens, il pleut ? demande-t-il en s’avançant vers un grand blond à nez de fouine.
Ce dernier vient de faire son entrée dans la salle en agitant les bras et les pans de sa veste de sport mouillée.
— Un temps de chien, ouais ! Salut, Antoine !
— Salut, Max. J’espère que ça ne va pas dissuader les gens de venir.
— Sûrement pas ! D’autant qu’on annonce du beau monde.
Max adresse un regard espiègle au garçon qui le suit de près, Christian, lui aussi trempé mais Blaise Cyrano, le raté magnifique nettement moins souriant. C’est un jeune homme de fort belle prestance qu’on croirait tout droit sorti d’un catalogue de mode ado. Pourquoi affiche-t-il donc une mine si soucieuse ?
— Ça va, Christian ? En forme ? s’inquiète le maître de cérémonie.
— Oui, et Roxane sera là, vous croyez ? s’enquiert le beau blond, tout à son obsession.
— J’espère ! C’est sympa d’être venu ? Tu ne vas pas le regretter.
— Un peu obligé. Et Roxane, tu es sûr qu’elle viendra ou tu le crois seulement ?
— En tout cas, c’est ce qu’elle a annoncé sur sa page Facebook.
— Et ton pote bizarre, il va venir aussi ? demande Max.
— Mon pote bizarre ? J’ai aucun pote bizarre, moi. Si c’est à Blaise Cyrano que tu penses, alors oui, peut-être. Ça dépend, s’il y a du vent...
Calix demande :
— Qu’est-ce qu’il a de bizarre, ce Cyrano ?
Max plisse une moue inspirée. La bizarrerie en question relèverait-elle du secret d’État ?
Ragueneau s’empresse d’intervenir, comme s’il y avait danger dans l’air :
— Je serais toi, Max, je m’abstiendrais Acte premier d’aborder le sujet, en tout cas pas devant lui si tu
tiens à tes dents.
— J’y tiens, mais sache, petit homme, que ce bouffon ne m’impressionne pas.
— Ben voyons... N’aborde pas LE sujet devant lui, c’est tout ce que j’ai à te dire. Je t’aurai prévenu.
— Hé ! Vous allez me mettre au parfum, oui ? proteste Calix. On ne vous a jamais appris que c’était impoli de faire des cachotteries devant les gens ? Surtout les ondines, précise-t-elle en esquissant un geste précieux vers sa chevelure bleutée.
— Tu ne l’as jamais vu ? s’étonne Max.
— Ben, non, fait-elle avec un haussement d’épaules. On n’est pas dans la même troisième, je te rappelle, sans compter que j’ai été absente deux semaines après la rentrée. Ragueneau manifeste un embarras qui achève de mettre la fille sur le gril.
— Cherche pas, élude-t-il. C’est un truc de mec jaloux.
— Jaloux ! explose Max. Qui pourrait être jaloux de sa...
— Hé là, bas les pattes ! l’interrompt brutalement Antoine. (Puis, fendant le groupe.) Le buffet n’est pas ouvert. Alors vous reposez ces mini-sandwichs im-mé-diate-ment ! Pigé ?
Ses amis l’observent houspiller une bande de quatre garçons qui roulent des mécaniques tout en s’empiffrant vulgairement. Des inconnus au bataillon ou alors vaguement et de loin.
— C’est qui, ceux-là ? Ils sont à Rostand ? demanda Calix.
— En 3eA, répond Max. Ils viennent du collège La Fontaine qui a fermé l’an dernier, c’est pour ça
qu’on ne les connaît pas. Ce sont des frimeurs... Aucun intérêt. Oh, mais que vois-je, messire Christian ? Des têtes connues, et quelles têtes !
Par la double porte capitonnée grande ouverte de la salle, ils peuvent apercevoir un groupe de cinq filles qui viennent de s’engouffrer précipitamment dans le hall. Dehors, la pluie a tourné au déluge, malmenant les parapluies. Tout en riant, deux d’entre elles agitent le leur pour l’égoutter. Max  entraîne, quasiment de force, son copain Christian pour les rejoindre... Les invités sont accueillis par deux membres de l’équipe organisatrice : Cléa et Jérémie. Debout derrière une table de classe, ils assurent avec sérieux et autorité l’encaissement de la contribution « volontaire » dont chacun doit s’acquitter, soit cinq euros minimum, en échange d’un sticker rond représentant le logo du collège.
Un joyeux brouhaha résonne sous la voûte, peinte aux couleurs du ciel nocturne, de ce hall de cinéma qui a gardé son charme désuet du siècle dernier et, sur l’un de ses murs, l’affiche d’un film : Conan le barbare, un classique d’heroic fantasy qui marqua l’ascension fulgurante d’un certain Arnold Schwarzenegger... en 1982.
Max aborde le groupe de nouvelles arrivantes, sans complexe, bien qu’il ne les connaisse pas puisqu’elles sont toutes les cinq en 3e C ; lui est en B, avec Antoine et Christian. Ce dernier, littéralement pétrifié de timidité, ne parvient pas à articuler un son. Et quand l’une des filles lui demande s’il est de la même famille que Benjamin Neuvillette, il ne peut que bredouiller dans un raclement de gorge :
— C’était mon frère.
Silence. Consternation.
— C’était ? relève la fille avec embarras.
— Euh... Oui, enfin, quand il était au collège Rostand. Il vient d’entrer en classe prépa à Condorcet.
Rires, soulagement, on se détend... et furtif échange de regards entre Roxane et le beau timide. Furtif, en langage amoureux, cela signifie : « moment de grâce qui s’étire interminablement ». Les yeux noisette de cette adolescente de quinze ans sont pétillants, souriants, tendres... en un mot, revolver. Son nez est si délicat qu’on le croirait modelé dans la plus fine porcelaine de Chine. Ses pommettes rose thé ont le soyeux du satin, sa bouche et sa chevelure châtain miel la délicatesse de la Vénus de Botticelli. Quant à ses
galbes... Christian n’ose pas laisser son regard les effleurer. Bref, en présence d’un pareil monument de séduction, on comprend le trouble de ce garçon qui pourtant dispose luimême d’un charme ravageur.
Une voix soudain résonne et finit par atteindre son cerveau, où le temps s’est suspendu et les neurones calés en mode pause.

— Il viendra, à ce qu’on dit. Mais moi, j’en doute. Qu’est-ce que tu en penses, Christian ?
C’est Max qui l’interroge, perfidement puisque c’est pour le mettre dans l’embarras.
— Moi ? Euh... Vous parlez de qui ?
— Mais enfin, de Blaise Cyrano ! Qui d’autre ?
— Ah ? Et alors, qu’est-ce qu’il a de si... spécial, ce Blaise ?
— Il est à l’aise, lance une fille en riant de sa rime un peu lourdingue.
— Moi, je dirai qu’il a de la classe, estime une
autre, songeuse. En classe, surtout en français, vous verriez comment il s’exprime. On dirait du Molière.
Christian paraît soudain intéressé. Il s’apprête à demander des précisions, quand Roxane lui ravit la parole :
— De vous tous ici, c’est encore moi qui le connais le mieux. Nos parents sont amis depuis des années. On a pour ainsi dire grandi ensemble, puisqu’ils sont partis à Bordeaux quand j’avais treize ans. Et je confirme, il y a quelque chose en lui d’assez...
— Frimeur ? suggère l’amie suspendue à son bras droit.
— Pas du tout ! Non. Il est courtois. Il a de bonnes manières comme on disait autrefois.
— Bref, c’est un ringard, résume Max.
— Un garçon distingué et toi un balourd, réplique Roxane.
— Bon, on peut y aller ? J’ai hâte de voir ce qu’on nous a préparé, grommelle une autre de ses compagnes.
Le groupe de filles plante là les garçons. C’est alors que la bande des quatre est refoulée sans ménagement dans le hall par Ragueneau, avec injonction de ne pas revenir dans la grande salle avant l’inauguration officielle.
— Sinon, ce sera l’expulsion définitive, prévient l’organisateur en chef, un index impérieux pointé sur le groupe.
Les jeunes s’esclaffent, se poussent du coude, lancent des quolibets, mais se le tiennent pour dit. C’est alors que Max repère au-dehors une silhouette approchant à grands pas sur le cours de terre battue qui sert de parvis au Tivoli.

— Tiens, voilà monsieur Molière ! Christian se retourne.
— C’est lui ? lâche-t-il, éberlué par cette apparition.
Il est vrai qu’il y a de quoi, tant l’allure de ce grand jeune homme est impressionnante, surtout dans cette lumière crépusculaire. Les poings serrés, le buste à peine courbé, il approche en sweat-shirt sous la pluie battante. Son visage est dissimulé dans l’ombre de sa capuche gris souris. Il est chaussé de bottines noires à bout pointu et d’un jean sombre.
— C’est dingue, on croirait un des personnages d’Assassin’s Creed ! commente Ragueneau, qui s’est rapproché des deux amis.
Max lui jette un bref regard, puis réplique :

— Alors va te cacher si tu ne veux pas qu’il t’embroche le cerveau avec ses répliques qui tuent.
Ragueneau hausse les épaules puis, tout heureux, se porte à la rencontre de son ami.
— Ah, il est venu ! Salut, Blaise ! Comment ça va ?
Il l’étreint brièvement sur le perron, puis l’invite à entrer.
— Y a déjà plein de monde ! Ça va être une fête d’enfer, c’est moi qui te le dis.
Une fois franchie la double porte vitrée, Blaise s’immobilise. Sous le regard de la dizaine  d’adolescents présents dans le hall, il porte les mains à sa tête pour repousser lentement sa capuche sur sa nuque.
— Quel comédien ! s’agace Max.
Le nouveau venu dévoile alors un visage... singulier. Pas vraiment disgracieux, mais... déconcertant. Difficile en tout cas de détacher son attention de ce menton carré, imberbe, et anormalement allongé. Il forme le socle d’une face anguleuse, au nez aquilin, et aux yeux noirs surmontés de sourcils tout aussi ténébreux.
Quant à ses cheveux bruns, mi-longs, rejetés en arrière, ils cascadent sur ses épaules. L’humidité
a collé une mèche sur son front volontaire et soucieux. Son allure générale évoque immanquablement
celle d’un spadassin du dix-huitième siècle.
Il sourit à son copain Ragueneau, amusé et sans doute flatté par son accueil exagérément enthousiaste, comme s’il était la guest-star de la soirée. Son sens de l’observation, terriblement affûté, ne manque pas de repérer ici le fâcheux jaloux (Max), là l’admiratif troublé (Christian), les indifférents transparents, la fille plutôt mignonne qui tient la caisse avec l’insipide Jérémie Lacourt... Enfin, à droite, assis sur les
marches de l’escalier menant au balcon, quatre minables trublions qui le toisent de loin avec un
air de dédain. Il s’avance jusqu’à la table, où Cléa le salue avec son plus charmant sourire :
— C’est toi, Blaise Cyrano ? Heureux de faire ta connaissance.
— Oui, répond le garçon, qui visiblement affectionne la sobriété. Il ajoute néanmoins en
lui adressant un regard appuyé : Moi aussi.
— C’est cinq euros, annonce Jérémie.
Un billet plié de la somme réclamée apparaît comme par magie entre les doigts de l’invité. Il reçoit son sticker, que lui colle avec délicatesse la jeune hôtesse sur son sweat. Un deuxième billet se matérialise dans son autre main, qu’il dépose sur le premier.

— Un sourire vaut bien cinq euros, explique-t-il, avec un petit air complice.
— C’est sympa, merci, fait Jérémie en s’emparant des deux billets.
Mais voici que Blaise s’apprête à en déposer un troisième sur la table.
— Et celui-là, on dira que c’est pour...
Il suspend son geste une demi-seconde, car derrière lui les commentaires tombent :
Max, avec une moue de mépris :
— Il fait péter ses thunes. C’est trop nul.
Antoine :
— C’est son élégance qu’il fait péter, et je trouve ça plutôt classe. Si t’avais bien lu jusqu’au bout notre
mail d’invitation, tu saurais que 5 euros, c’est la contribution minimale pour couvrir les frais. Mais
on disait aussi que ce serait bienvenu que chacun donne un peu plus, en fonction de ses moyens,
pour les imprévus. T’as donné combien, toi ? L’intéressé préfère garder le silence.
Christian :
— Moi, j’ai donné six euros !
Blaise fait volte-face pour toiser son persifleur, et déclare en posant le troisième billet sur la
table :
— Voici la contribution de courtoisie de monsieur Max. Il l’avait oubliée, mais je pourvois à sa
place. Dites merci à monsieur Max. Le grand blond serre les dents, car il n’a pas encore la bonne phrase en bouche pour lancer la réplique cinglante appropriée. En d’autres circonstances, il aurait peut-être tenté la réaction musculaire, d’autant qu’il s’estime d’égale force avec son rival, mais ce soir ça la ficherait mal
d’ouvrir le bal par une bagarre.

Blaise enchaîne d’un ton enjoué :
— Alors, Antoine, toujours en formes à ce que je vois.
— Ah, plus que jamais ! dit le brave garçon en riant et se tapotant le ventre.
— Garde-les ; elles respirent le bonheur de vivre, et ça me plaît.
L’ego de Max paraît tout à coup se réveiller :
— À propos de formes, on m’avait vanté celle de ton... de ton... Hésitation. Blaise hausse les sourcils :
— De mon ? De mon ?
— Non rien. Oublie.
— Mais si, Max. Il faut un minimum de courage pour réussir, même dans les pires entreprises. Si c’est mon menton qui te vaut ce manque d’inspiration, je veux bien t’aider.
Piqué au vif, l’offensé s’exclame :
— Alors ça, mon vieux, si je voulais me ficher de ta tronche, c’est pas les mots qui me
manqueraient.
— Eh bien, voyons ça. Que dirais-tu de mon menton ?
— Ce que j’en dirais... ? Peuh ! Qu’il est...
(Max mime d’une main un geste d’étirement à partir de son propre menton.) qu’il est très long !
— Ah oui, tu trouves que mon menton est... très long ? Franchement, tu aurais pu mettre à
l’épreuve un peu plus ton talent. Faut-il vraiment que je te vienne en aide ? Je suis sûr que, moi, je
peux faire mieux, et en rimes si monsieur le veut !
Blaise Cyrano prend du recul et, ameutant l’auditoire, annonce :
— Approchez, écoutez, mes bien chers camarades, je m’apprête à donner une leçon de... tirades.
Il désigne Max qui croise les bras et le fusille du regard, tel un garnement sermonné par un
adulte.
— Puisque ce jeune polisson ne sait comment décrire cet appendice qui me sert de menton,
proposons-lui quelques formules sur différents... tons.
Il fait mine de réfléchir, en se caressant le menton. Puis soudain, il paraît trouver :
— Façon slameur : « Accepte-le tel qu’il est, accepte-toi comme t’es né. Faut pas croire que
t’es seul, parce que t’as une drôle de gueule. Ton menton, c’est qu’un accident de naissance, pour
les cons rien qu’une drôle de protubérance »...
Façon patriote : « Il est sur tous les fronts, ce menton volontaire, car il ne laisse passer aucun
affront. C’est un héros hors pair. »
Il se rapproche de son ami et pour la réplique suivante, avec le sourire, le prend par les épaules.
— Et si on essayait à la façon de Ragueneau ? « Hé, salut fier menton ! T’occupe pas du qu’endira-
t-on. À ma table, t’auras toujours ta place, parce que moi je trouve que t’as trop la classe. »
Cléa se penche vers Antoine pour demander :
— Il improvise vraiment, tu crois ?
— Je ne sais pas... sûrement, oui, avec un tel génie... chuchote le jeune homme.
Durant ce temps, Blaise Cyrano enchaîne avec des gestes théâtraux :
— Façon compatissant : « Il en a vu de toutes les couleurs, sans jamais céder à la peur. Alors
respect ! Son courage mérite la haie d’honneur. »
Il se tourne à présent vers deux filles de 3e B qui viennent tout juste d’arriver.
— Façon tout en tact et mélancolie : “Ah, belles demoiselles, permettez que mon menton s’incline, puis se détourne pour épargner à votre vue pareille trombine. Lui qui si souvent est accusé de laideur, devant tant de beauté ne peut que faire horreur.”
« Façon prof de maths : “Un tel monument mérite qu’on calcule ses dimensions. À vos compas et crayons, et trouvez-moi ça avant la récréation.” 
« Façon marin d’eau douce : “Accoster pareil ponton sans anicroche ne se fait que par une prudente approche.”
« Restons dans le registre maritime : “Avezvous déjà vu semblable proue ? C’est sûr, il va rendre les paquebots jaloux.”
« Façon Max... je veux dire envieux : “Un menton, ça ? Peuh, disons plutôt un sac !” Rime ratée. Désolé, mon vieux.
« Façon À vos ordres, mon adjudant ! : “Allez, du nerf, vieille feignasse, on se redresse ! Et contre vents et marées, on progresse !”
« Façon Un averti en vaut deux : “Vous vous apprêtez à le défier ? N’en doutez pas, il saura apprécier votre audace. Méfiez-vous quand même que son esprit sagace en quelques piques à l’ego ne vous casse.”
« Façon vil flatteur : “Quelle classe ! Quelle noblesse ! Voilà ce qui s’appelle avoir menton sur rue. Avec pareil enseigne on se fend d’un salut.”
« Façon demeuré : “Euh beuh... monsieur, vot’ menton, il est... très long.”
« On entendra aussi le compatissant : “Mon pauvre ami, avec pareille tête, ce doit être tous les jours ta fête.”
« Et l’illuminé, que dirait-il ? “Personne n’a jamais porté profil si étrange. À tout coup, c’est celui d’un être fabuleux... ou peut-être d’un ange.”
« Façon persifleur : “Pour jouer au base-ball nul doute qu’on marque des points, mais pour le baisemain mieux vaut passer son chemin.”
« Allez, achevons là la leçon par une élégante conclusion : “S’il pointe vers le haut, c’est que vous l’inspirez. S’il plonge vers la terre, alors vous l’ennuyez. Vers la gauche, il cherche une échappatoire, vers la droite, il a trouvé le chemin pour boire.”
Il attrape par le cou son ami qui en rosit de fierté, puis lui propose en l’entraînant vers la porte de la salle de réception :
— Et si nous allions découvrir ce que maître Ragueneau nous a préparé ?

Posté par arthurtenor à 17:22 - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 octobre 2016

Les premières page de " Terroriste... toi ! "

TERRORISTE_ plat 4

 

Les deux premiers chapitres...

24 heures avant l’horreur

Timy surgit dans le salon où sa mère, lunettes sur le bout du nez, sourcils froncés et mine soucieuse, est en train de trier des papiers administratifs. Il s’immobilise. Ce n’est peut-être pas le moment de la déranger, se dit-il. Il hésite quelques secondes en se mordant la lèvre inférieure. Doit-il revenir plus tard ou attaquer tout de suite, avec les mots qu’il vient de répéter dans sa tête un nombre incalculable de fois ? La crainte d’échouer lui fait opérer un mouvement de repli, mais voici que l’œil noir et pourtant si doux de sa mère délaisse les liasses de paperasse pour le scruter attentivement. Elle esquisse un demi-sourire, sans doute parce qu’elle a deviné que son fils a un truc super important à lui dire qui requiert toute son intérêt.

— Oui, mon chéri, que veux-tu ?

Timy reprend contenance. Il faut qu’il paraisse détendu, comme s’il s’apprêtait à demander une autorisation des plus banales, du genre : «Est-ce que je peux sortir le chien ? » Mais ce n’est pas ça.

— Oh, euh... Tu sais, mon copain Marco...

— Le garnement du troisième, oui.

— Oui, enfin non. Il a définitivement renoncé à faire des bêtises.

— Excellente nouvelle. Il commence demain, je suppose. Et ce serait quoi, sa dernière blague idiote que tu t’apprêtes à me raconter ?

Elle n’évoque pas cette idée par hasard, puisque Marco est certainement l’inventeur de plaisanteries foireuses, voire douteuses, et autres quatre cents coups, le plus talentueux de tout le quartier.

— Oh non, tu n’y es pas du tout, mais alors... pas du tout. C’est juste qu’il va organiser une fête pour son anniversaire. Je te rappelle qu’il est du 22 décembre.

— Aïe ! Pauvre Mme Bartolli. J’espère qu’elle a souscrit une assurance spéciale ouragan de salon.

— Maman, s’te plaît. Je veux juste te demander l’autorisation de l’aider à préparer sa fête.

— Pour cela, tu n’as pas vraiment besoin de mon autorisation puisque vous êtes toujours fourrés ensemble. Y aurait-il une innovation... ?

Elle pose ses lunettes, ce qui n’est pas vraiment bon signe. Ce matin, elle a noué ses longs cheveux noirs en chignon, ce qui pourrait à l’inverse signifier qu’elle a bien dormi. Car malheureusement, ses nuits sont bien plus souvent blanches que paisibles comme une voûte céleste des Mille et Une Nuits.

— En fait, mon copain voudrait que je l’accompagne pour acheter quelques trucs marrants dans un magasin à... (il se racle la gorge) à Paris. Y en a un où on trouve des articles uniques au monde, et en plus en ce moment y a toutes les décos de Noël. Mais rassure-toi, il y aura un adulte pour nous accompagner ! (Il hoche la tête avec conviction.) Oui, parce qu’on ne se risquerait pas à y aller seuls.

— Paris, répète sa mère, vaguement inquiète. C’est loin...

— Hof, à peine deux heures en train et en métro. Et encore, en comptant les retards.

— Et les vents contraires.

— Franchement, maman, c’est rien, insiste Timy, déjà convaincu qu’il a échoué dans sa démarche, d’autant que le meilleur est encore à annoncer. Et on pourrait en profiter pour aller rigoler un peu à... (Nouveau raclement de gorge, mais la suite y reste coincée.)

— Attends. Laisse-moi deviner, à la fête au Grand Palais.

— C’est ça !

Elle sait que son fils rêve d’aller à cette fabuleuse fête foraine, installée dans l’immense hall d’exposition du Grand Palais, comme s’il s’agissait d’une île enchantée. Combien de fois ne l’a-t-il pas évoquée, des étoiles dans les yeux ? Elle soupire ; comment refuser cela à un enfant si gentil, d’autant que cette requête inattendue la renvoie à sa promesse jamais tenue de lui offrir une telle virée, rien qu’elle et lui, « Un jour », « Bientôt », « C’est promis, mon chéri ».

— C’est Mme Bartolli qui vous emmène ? demande-t-elle.

— Clara.

— La grande sœur de Marco ? Mais ce n’est pas une adulte.

— Bien sûr que si, puisqu’elle a eu dix-huit ans le mois dernier. Elle aurait même pu nous emmener en voiture, si elle avait eu le permis.

— Comme elle devait le passer la semaine dernière, j’en déduis qu’elle l’a raté.

— Peu importe. Je peux y aller, oui ou non ? (Avant que tombe le couperet, il prend sa plus belle voix suppliante.) Maman, s’il te plaît, dit oui.

— Oui.

Timy tique. A-t-il bien entendu ?

— Oui oui, ou oui non ?

— Oui oui, contre une promesse : tu m’appelles tous les quarts d’heure.

Timy grimace.

— Oh non, pitié, je vais avoir l’air de quoi ? Toutes les heures, ça pourrait peut-être suffire.

— Mais non, je blague ! Je sais que Clara est une jeune fille sérieuse. J’ai confiance en elle, mais beaucoup moins en son petit frère. Il faudra quand même...

— YÉÉÉ ! Merci, maman !

Et son fils de s’élancer pour l’enlacer avec fougue.

Timy a l’impression qu’il vient de recevoir la première grande permission de sa vie. C’est un petit bonhomme pas plus haut que ça, déluré et débrouillard... et pour sa mère, un ange qui commence à se sentir pousser des ailes.


Deux heures avant l’horreur

Ils sont quatre, entièrement vêtus de noir, réunis dans un petit appartement miteux de banlieue parisienne. Ils se tiennent debout autour d’une table recouverte d’une toile cirée à motifs multicolores. Concentrés à l’extrême, ils gardent le silence. Ne résonnent entre ces murs au papier défraîchi que les claquements métalliques des chargeurs courbes qu’ils enfichent dans les AK-47, autrement appelés kalachnikovs. Chacun disposera en outre d’une réserve de cinq chargeurs, remplis à bloc de trente cartouches de 7,62 mm. Avec une cadence de tir de 600 coups par minute, les projectiles de ce fusil d’assaut perforent un être humain à 300 mètres, en vrillant, ce qui broie les chairs et pulvérise les os plus efficacement qu’une simple balle de pistolet.

L’un de ces quatre garçons d’une vingtaine d’années est si nerveux qu’il ne parvient pas à enficher correctement son chargeur. Il a le front luisant de sueur froide et la respiration irrégulière. Deux de ses acolytes cessent de vérifier le bon fonctionnement de leur propre kalachnikov pour échanger un regard, et une pensée pleine de sévérité. L’un d’eux demande :

— Alim, ça va ?

L’intéressé lève les yeux. L’émotion l’a rendu blême, pourtant il affiche une expression de farouche détermination.

— Bien sûr que ça va ! répond-il avec véhémence.

— Alors pourquoi est-ce que tu as peur ?

— Je n’ai pas peur. C’est juste que...

Silence. Le chef attend la suite. Les deux autres se figent, parcourus par un léger frémissement de crainte, car ils savent qu’Alim est en train de jouer sa vie. Étrange paradoxe puisque dans deux heures il l’aura de toute façon sacrifiée. Mais ce sera de sa propre volonté, ce qui fait nuance.

— C’est juste que, tuer aussi les enfants... je me demande si Dieu approuve.

— Évidemment qu’il approuve ! s’indigne le chef. Réfléchis : soit c’est que de la graine d’infidèles et ils doivent être éradiqués, soit ce sont de vrais croyants et Dieu les accueillera au paradis. Tu doutes ou quoi ?

En même temps que le ton, il lève le canon de sa kalachnikov.

— Non, répond simplement celui qui est le plus émotif de la bande.

Peut-être parce qu’il est aussi le plus jeune ; il n’a pas dix-huit ans.

Le claquement sec du chargeur s’enclenchant dans son arme lui sert de point d’exclamation. Le chef s’adresse alors à celui qui se tient à sa droite. Lui ne tremble pas. Il paraît même d’une remarquable sérénité.

— Et toi, Azied, qu’est-ce que tu en penses ?

— Dieu reconnaîtra les siens, réplique tranquillement le jeune homme.

Des quatre membres de ce commando suicide, il est le seul à être châtain aux yeux marron clair et rasé de près. Les autres sont très bruns avec une barbe naissante. Les deux hommes échangent des sourires complices, puis le chef se met à rire, doucement d’abord. Et les voici tous partis d’un singulier fou rire. Soudain, le chef s’écrie en tendant le poing devant lui :

— Pour Dieu !

— Pour Dieu ! reprennent avec force les trois autres.

De nouveau, le silence et une concentration presque religieuse s’instaurent entre eux. Le chef pose son fusil d’assaut sur la table, puis va récupérer sur l’antique canapé gris qui fait face à une télé à écran plat dernier cri, l’un des quatre gilets de chasse qui y sont disposés côte à côte. Chacun a été transformé en bombe portative. Devant et derrière sont fixés des pains de matière molle, hermétiquement emballés sous cellophane, reliés par des fils torsadés à un bouton-poussoir commandant la mise à feu. L’ensemble est truffé de boulons, afin de maximiser les morts et les blessures les plus atroces par leur projection.

Le chef soulève à bout de bras l’un des gilets piégés, puis le pose sur les épaules d’Azied, comme s’il lui passait une chasuble sacrée. Il reproduit l’opération sur ses deux autres acolytes, et enfin sur lui-même. Ce cérémonial s’achève dans la communion d’une prière chuchotée, la nuque courbée, les yeux fermés.

Cette fois, ils sont fin prêts, prêts à franchir la porte du paradis, où leur est promis une éternité radieuse. C’est du moins ce que leur a enseigné leur guide spirituel et commandant en chef, là-bas dans ce lointain pays d’où il expédie à travers le monde ses bombes humaines. Quelle chance d’avoir été désignés pour massacrer des dizaines, peut-être même cent ou deux cents de ces méprisables mécréants qui insultent, par leur seule existence, la foi pure et dure, la seule vraie foi, celle qui fait loi, qui fait joie ! la foi des élus de Dieu. Quelle émotion ! Le chef émet un profond soupir de reconnaissance, puis ordonne :

— On y va !


Posté par arthurtenor à 23:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 novembre 2013

Couverture de Mémoire à vif d'un poilu de 15 ans

A l'occasion du 90ème anniversaire de l'Armistice de 1918, Gulf Stream réimprime et distribue Mémoire à vif d'un poilu de 15 ans. Je vous invite à le découvrir ci-dessous :

couv_poilu_jpg

Voici les deux premiers chapitres (je reproduis en-dessous des critiques trouvées sur Internet) :

Prologue 

 

 

 

         Maximilien, que tout le monde appelait Max, avait quinze ans quand la première guerre mondiale éclata. Il habitait à Paris dans le quartier Montmartre, chez Henriette Mathurin, sa grand-mère adoptive. Celle-ci vivait confortablement grâce à l'héritage de quelques rentes. Max n'avait jamais connu ses parents, mais il ignorait ce qu'étaient la misère, la faim, la détresse, la solitude... et l'oisiveté qui ne s'accordait guère avec son tempérament fougueux. Ainsi passait-il les vacances scolaires de cet été 1914 à gagner quelques sous en vendant à la criée, dans les rues, le journal Le Matin. C'était un grand gaillard robuste qui trompait sur son âge, si l'on exceptait son menton imberbe et son regard qui par moments prenait l'éclat de l'enfance, surtout lorsqu'il passait devant une pâtisserie ou assistait à un défilé militaire. Cet adolescent débrouillard était un rêveur pragmatique qui s'était juré de devenir un jour l'un de ces grands journalistes qui faisaient son admiration. Il savait que pour y parvenir, il devrait prouver le moment venu de quoi il était capable en matière d'écriture, d'intelligence et surtout d'audace. Trop jeune encore pour pouvoir se lancer dans l'aventure du journalisme, il attendait son heure avec impatience.

 

            Lorsque le 1er août 1914 l'ordre de mobilisation générale fut affiché sur les murs de France, ce fut pour lui non seulement un événement considérable mais une formidable opportunité à saisir...

 

 

 

 

1 

 

L'enthousiasme des premiers jours 

 

 

 

         Samedi 1er août 1914.

 

            Paris était en émoi ! Maximilien sortait du journal, sa liasse sous le bras, quand un jeune homme passa devant lui en hurlant : « Ça y est, c'est affiché ! C'est affiché ! ». Il n'avait pas besoin de demander quoi, car comme tout le monde il s'était fait une conviction : « On allait l'avoir, notre revanche sur les Alboches ! » Mais peut-être, se dit-il pour tempérer son enthousiasme, n'était-ce pas cette bonne nouvelle que le crieur avait annoncée. En tout cas, c'est très excité qu'il courut à la mairie. Il trouva la cour intérieure bondée d'une foule qui murmurait, s'interrogeait, hochait la tête. Cette atmosphère grave et recueillie lui rappela l'assassinat de Jean Jaurès, la veille, et ce qu'un journaliste du Matin avait dit à un autre : « Saluons le premier mort de la guerre ! » Max soupira, se rendant compte qu'il était à présent dans le même état de tension contenue que les gens qui l'entouraient.

 

            À l'apparition d'un employé de mairie en blouse grise qui considéra brièvement les nombreux visages avant de se faufiler jusqu'au panneau d'affichage grillagé, l'adolescent joua des coudes pour s'approcher au plus près. Une fois la feuille punaisée, la foule se resserra brusquement et l'employé dut crier pour qu'on le laissât retourner à son travail. Maximilien vit à son tour l'ordre de mobilisation générale, mais il était si ému qu'il ne put le lire. Qu'importe ! Son titre seul suffisait à l'information.

 

            – Alors ça y est, se dit-il à voix haute.

 

            – Eh oui, mon garçon, il va falloir y aller, lui répondit un monsieur âgé, à sa droite.

 

            Son cœur se serra violemment, car il eut l'impression que cet homme s'adressait à lui comme à un futur soldat. Or, bien sûr, il était beaucoup trop jeune. Pourtant, il fit comme s’il était vraiment mobilisable, et approuva de la tête. Alors, quelqu'un lança :

 

            – La mobilisation, c'est pas la guerre !

 

            – C'est pour quoi alors ? Pour aller ramasser les fraises ? répliqua un autre.

 

            Les commentaires fusèrent de partout, Max en avait le tournis.

 

            – « Mince, la guerre, la vraie ! » se dit-il.

 

            Lui qui l'attendait comme le messie, maintenant qu'il l'avait pour ainsi dire sous le nez, il ne savait plus quoi penser. Il en avait les larmes aux yeux, mais il n'aurait pas su dire si c'était de joie ou de tristesse. Ces sentiments contradictoires n'étaient liés en vérité qu'à son désir ardent de devenir journaliste. Car qu'est-ce qui fait la joie d'un journaliste ? L'événement. Et la tristesse d'un intrépide de quinze ans ? De ne pouvoir s'y intéresser que de loin !

 

            Finalement, c'est la morosité qui l'emporta et il quitta la cour de la mairie pour aller prendre position au coin de la rue Drouot, là où il ne risquait pas de chasser sur le même terrain qu'un autre crieur de canard.

 

            – L'ALLEMAGNE EST EN ETAT DE SIEGE ! commença-t-il à s'époumoner, mais moins fort que d'habitude. JAURES A ETE ASSASSINE HIER SOIR ! DEMANDEZ LE MATIN ! (Il brandissait un exemplaire du journal, mais moins haut qu'à l'ordinaire.) EN AUTRICHE ET EN RUSSIE, C'EST LA MOBILISATION GENERALE... (et il ajouta, alors que ce n'était pas encore imprimé : ) ET EN FRANCE AUSSI ! DEMANDEZ LE MATIN !

 

            Il interrompit sa harangue, en apercevant de l'autre côté de la rue une papeterie. Dans la vitrine, il y avait une pile de cahiers attachés par trois, apparemment soldés. Il traversa la chaussée et s'aperçut qu'il s'agissait plutôt de carnets épais à couverture rigide, de couleurs différentes. Une idée lui vint comme une révélation divine : « Et si je tenais un journal ? » Il s'imagina aussitôt consignant sur ces pages, tel un journaliste, les éléments d'un reportage, un reportage qui toutefois ne s'adresserait qu'à lui, au Max du futur, pour qu'il soit sûr de ne pas avoir rêvé ces moments historiques. Il entra dans la boutique et acheta donc un lot. Le vendeur lui fit même cadeau des crayons qui allaient avec.

 

            Le soir même, sitôt son dîner avalé, il embrassa sa grand-mère, regagna sa chambre et s'installa confortablement à son bureau sur lequel il alluma une petite lampe à pétrole qui diffusait une pâle lumière jaune. Enfin, avec la solennité d'un moine enlumineur, il ouvrit son « carnet de reportage ». L'écriture des premières lignes fut une véritable délectation. Il s'appliqua à bien former ses pleins et ses déliés, avec une plume Sergent-major toute neuve qui glissait sur le papier presque sans bruit, ce qui prouvait la qualité de son acquisition. Il relata d'abord ce grand moment d'émotion qu’avait été la découverte de l'ordre de mobilisation générale, puis il nota quelques impressions.

 

            – Ouf ! souffla-t-il en se redressant.

 

            Un long bâillement lui rappela que l'heure du sommeil avait sonné, un sommeil peuplé de rêves héroïques. Il reprit son porte-plume pour la conclusion de ce premier jour : 

 

« Alors voilà, j’ai commencé à gribouiller mes souvenirs de guerre pour mon moi de dans... soixante ans ! Où est-ce que je serai dans soixante ans ? Je paierais cher pour le savoir ! Je serai peut-être mort. Ça me fiche des frissons de penser à ça. Non, je serai en pleine forme et j'aurai derrière moi une sacrée carrière de journaliste. Je vais m'arrêter là pour aujourd'hui parce qu'il est tard et que j'ai encore une dure journée de crieur qui m'attend demain. »

 

            En relisant sa page d'écriture, il se rendit compte qu'en fait de notes de reportage, c'était un véritable carnet de confidences qu'il avait commencé. Cela le contraria un peu sur le coup, car il ne voulait pas devenir écrivain mais journaliste et même reporter « RE-POR-TER ! » se répéta-t-il comme pour mieux s'en convaincre. C'est alors qu'il décida de ne jamais se séparer de son carnet, afin de se tenir prêt comme un professionnel à prendre des notes sur le vif, quitte ensuite à tout remettre en forme sur une feuille qu'il collerait soigneusement sur la page d'abord hâtivement griffonnée. Satisfait, il referma son carnet en le baptisant « Rouge primeur » – alors que la couverture était plutôt rose – et se coucha avec le sourire d'un ange insouciant.

 

***

 

            Le 2 août 1914, partout en France des hommes bourraient leur musette avant de marcher vers les gares. Partout en France, des épouses, des mères, des fiancées accompagnaient le mouchoir sous l'œil ces futurs héros. Qui aurait pu alors imaginer qu'il en mourrait 1 397 000 et que des millions d'autres en reviendraient blessés, traumatisés à vie. Un homme peut-être, Jean Jaurès, qui avait prédit « qu'en cas de conflit, toute la planète serait rougie du sang des hommes ». Le sien avait été le premier à couler... justement parce qu'il ne voulait pas de cette guerre.

 

            Pour Maximilien, ce dimanche, comme tous les autres, aurait dû signifier le repos des cordes vocales. Il n'en fut rien. Laissant sa grand-mère aux bons soins d'une voisine, la brave Mme Lamour qui lui ferait la conversation et l'accompagnerait, bras dessus, bras dessous, dans sa promenade quotidienne, il partit s’enivrer de la liesse populaire, chantant à tue-tête la Marseillaise avec la foule, dix fois au moins dans la journée. Il marqua dans son carnet, le temps d'une courte pause avant de retourner courir :

 

« Si hier, je n'étais pas très fier d'éprouver de la joie à l'annonce de la guerre, aujourd'hui je m'en veux de ne pas avoir exprimé plus vivement ce que je ressentais ».

 

            À la Concorde, des gardes républicains s'étaient rassemblés, magnifiques avec leurs bottes jusqu'aux genoux, leur cuirasse étincelante sous le soleil, leurs épaulettes dorées et leur casque à crinière noire. Il y avait des femmes en pleurs et même des hommes. Un peu avant, à l'Arc de Triomphe, Maximilien avait assisté à un défilé de lignards en pantalon garance, le képi droit, mais les fusils pas vraiment alignés. Leur sourire était crispé et l'adolescent ressentit leur émotion comme s'il était l'un d'eux. Plus tard dans la journée, il suivit un cortège de mobilisés en civil, la valise à la main, qui marchaient au pas cadencé vers la gare de l'Est. Il les écouta qui s'interpellaient: « Où tu rejoins ? », « Nancy ! Et toi ? », « Rouen ! » « On va les culbuter en beauté, les Alboches ! », « On sera revenus pour la Noël ! ». Et les gens applaudissaient comme à la parade.

 

            Ailleurs dans une avenue, Maximilien eut l'idée de grimper à un lampadaire pour se faire une meilleure idée du spectacle. Son regard embrassa un fleuve de casquettes, de canotiers, de chignons souvent chapeautés et au-dessus de tout cela, des mouchoirs qui s'agitaient comme des coquelicots blancs dans les graminées...

 

            Paris était ainsi, ce dimanche-là, un chaudron bouillonnant de joyeuse folie patriotique. Maximilien revint chez lui essoufflé, rouge et tout ébouriffé. Sa grand-mère le remarqua :

 

            – Eh bien, Max, tu en as une bonne mine ! Tu reviens de la foire du Trône ?

 

            L'adolescent esquissa un sourire tendre avant d'acquiescer. Puis son regard se fit plus grave en pensant au retour au calme du lendemain, et à son coin de rue.

 

***

 

            Le 3 août, l'Allemagne entra en guerre contre la France et envahit la Belgique. Le Matin titrait : « L'Allemagne, sans déclaration de guerre, engage les hostilités contre la France ». Le 4 août, ce fut à l'Angleterre de déclarer la guerre à l'Allemagne.

 

            Maximilien se rendit ce jour-là au travail complètement surexcité. Jamais il ne vendit si bien sa première « pile ». En revenant s'approvisionner, un peu avant midi, il surprit une conversation entre deux employés de la livraison. Ainsi apprit-il que plusieurs journalistes du Matin avaient été mobilisés. Son cœur se mit à battre plus vite, car cela signifiait que le rédacteur en chef allait forcément manquer de personnel, ou alors il utiliserait des plumitifs qui lui enverraient des reportages bâclés, écrits loin du front, sur des rumeurs ou sous la dictée des officiers. Il lui faudrait un vrai reporter, songea l'adolescent le regard brillant d'exaltation, un correspondant de guerre qui n'aurait pas froid aux yeux, prêt à mouiller sa chemise et même à risquer sa vie pour lui fournir de l'information vraie.

 

            – Eh alors, Max, tu rêves ou quoi ? l'interpella le chef de la distribution.

 

            Sans répondre, le garçon attrapa sa seconde pile sur le comptoir et sortit dans la rue grouillante de monde. Tout en suivant le flot des passants, sa réflexion suivait son court :

 

            – « Moi, je peux le faire ! Je veux le faire ! Je n'ai que quinze ans ? Et alors ! Qui s'en souciera quand on lira mes articles signés Max ? »

 

            L'idée était enthousiasmante, sa mise en œuvre beaucoup moins. Il bouscula un monsieur qui l'invectiva méchamment. Du coup, il ne s'excusa pas. Mais sur le visage de cet homme en colère, il crut lire par avance l'expression de son patron quand il lui soumettrait sa proposition.

 

            – C'est pas gagné, souffla-t-il en s'éloignant. DEMANDEZ LE MATIN !

 

 

 

            L'après-midi, il décida d'aller traîner ses savates dans les couloirs du journal. Il y apprit que le président de la Chambre, Paul Deschanel, était entré dans l'hémicycle entre deux rangées de zouaves, sous les « Vive la République ! Vive la France ! » et qu'il avait dit « Y a-t-il des adversaires ? Non, il n'y a plus que des Français ! ». Quand Poincaré avait parlé d'Union sacrée, tout le monde s'était mis debout pour applaudir. Maximilien aurait tant voulu voir ça, de la tribune, son carnet à la main... Au fond de la salle de rédaction au centre de laquelle se dressait une immense table longue, le rédacteur en chef était dans son bureau vitré. Le jeune vendeur n'avait eu que la porte à pousser pour lui parler. C'était si facile... mais en cet instant, il s'en sentait bien incapable.

 

 

 

            Jour après jour, Maximilien repoussa la confrontation avec le rédacteur en chef du journal. Le 9 août, il faillit se lancer lorsque tout à coup il croisa dans la rue l'homme qui depuis une semaine hantait ses pensées et même ses rêves. Mais tout s'était passé si vite qu'il n'avait pas eu le temps de réagir. « Je suis resté planté sur le trottoir comme un lampadaire », écrivit-il ensuite sur un quart de feuille libre. Il faisait comme l'écrivain Marcel Proust, il utilisait des paperoles dont il remplissait ses poches, puis qu'il glissait dans son carnet. Maximilien ne voulait pas écrire un journal encombré de banalités affligeantes du genre : « Aujourd'hui, beau temps. Ai emmené grand-mère au parc ». Il tenait au contraire à consigner ce qui agitait sa vie en ces temps de formidables bouleversements. Ainsi rédigea-t-il à propos de la mobilisation :      

 

            « Le 3 août, il y avait 820 000 hommes sous les drapeaux. Il paraît qu'on atteindra 3,6 millions avant la mi-août. Une armée de trois millions et demi d'hommes, c'est de la folie ! Et en face, les Allemands seront aussi nombreux. Ce sera le choc des Titans ! »

 

            Un peu plus tard, il ajouta sur ce même morceau de feuille :

 

            « Roland, mon copain de la typo, a lu qu'il y aurait avant la fin du mois plus de 4,5 millions de soldats au service de la République. Et moi je suis là à crier à tue-tête dans les rues : “ L'offensive en Alsace est une victoire. Les Allemands sont enfoncés. Mulhouse est aux mains de nos troupes ! ” Il faudra bien qu'un jour je me décide. »

 

            

 

            Le 10 août, la ville fut reprise, mais perdue peu après, puis reconquise le 19 et à nouveau abandonnée. Quel formidable feuilleton pour Maximilien ! Et quelle frustration de ne pouvoir y assister de ses propres yeux ! On disait que le général en chef Joffre était totalement confiant. La concentration des troupes à l'Est était achevée, il allait pouvoir lancer l'offensive colossale qui mettrait fin à cette guerre que Maximilien qualifiait déjà de plus courte de l'histoire des guerres. Il en était si convaincu qu'il se fit à l'idée, en ces jours victorieux, de ne jamais voir la moindre fumerolle. Il en abandonna même l'écriture de son carnet.

 

            C'était sans compter avec les Allemands.

 

 

Lu ici ou là : Site de Inspection de l'Education Nationale de Val de Siagne (http://www.ac-nice.fr/ienvalsiagne/oree/sitedeguerre/roman/roman17.htm ) " Dans ce roman, Arthur Ténor place habilement le lecteur dans la peau d’un jeune novice, prêt à vivre toutes les aventures mais dont l’enthousiasme va rapidement être mis à la rude épreuve de la guerre et du feu. Car la guerre, ce n’est pas seulement une belle expédition comme semble se l’imaginer le jeune héros du début de l’histoire, mais une terrible machine à broyer les corps et les esprits. Du coup, sans vouloir faire l’apologie de la guerre, l’auteur nous livre une vision très réaliste des combats et notamment des horribles mutilations qu’ils infligent au corps des combattants. Mais il n’oublie pas non plus que ses personnages sont eux-mêmes des tueurs potentiels (y compris le jeune héros qu’il finit par affubler de pulsions meurtrières) et ne cherche pas à les décrire uniquement comme des victimes. Seulement, leur mentalité est imprégnée des valeurs viriles de l’époque au premier rang desquelles on trouve la haine de l’ennemi ce qui l’amène à titrer un des chapitres La fureur de tuer. Dans ce terrible contexte, les réflexions naïves du jeune garçon sur l’honorabilité de la guerre ainsi que ses prises de risque courageuses constituent un point de vue plus humain mais néanmoins désabusé sur la mort de masse. Dans cette vision très masculine de la guerre centrée sur les combats, Arthur Ténor rappelle l’esprit de camaraderie, de sacrifice et l’endurcissement des combattants mais aussi l’aveuglement des officiers pour qui les vies humaines ne sont que peu de poids en regard de leurs ambitions de carrière. Mais ce roman est aussi et surtout une belle histoire d’amitié. La complicité entre Gaston le vétéran et Max l’apprenti soldat reste le fil conducteur du récit. Au travers de leurs péripéties de combattants, Max finit par considérer Gaston comme le père qu’il n’a pas connu tandis que l’aîné guide le jeune, le conseille, le protège, l’écarte du danger par des interdictions et des ordres judicieux. Ce type de relation n’est pas qu’une vision romanesque et a sans doute dû se produire à l’époque dans les tranchées entre les plus jeunes et les plus expérimentés. Du reste, Arthur Ténor n’en est plus à son coup d’essai sur 14-18 et montre une fois de plus qu’il maîtrise bien le sujet… " P. Bovyn assisté de Quentin P."

 

Posté par arthurtenor à 09:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 novembre 2013

Epilogue de Il s'appelait... le soldat inconnu

A propos de Il s'appelait... le soldat inconnu.

Ce roman paru chez Gallimard Jeunesse, en Folio Junior, n'est pas la version intégrale. Pour ceux que cela intéresse, je vous propose ci-dessous ce dernier chapitre qui figurait dans le texte initial. Bonne lecture...

26

Il s'appelait... le Soldat Inconnu

 

 

Chaque 1er octobre, année après année, qu'il vente, qu'il pleuve, que la guerre ravage les foyers ou qu'il y ait épidémie de grippe, Lucie se rend sur la tombe du Soldat Inconnu. Pourquoi le 1er octobre ? Personne, jamais, n'a pu le lui fait dire, sauf André. C'est un 1er octobre, jour de rentrée des classes, qu'elle vit François pour la première fois. Elle a choisi cette date comme un anniversaire de mariage... Elle aurait pu en retenir tant d'autres.

Un jour de 1976 pourtant, la maladie réussit à la coucher peu avant ce rendez-vous annuel. Elle a quatre-vingts ans.

– S'il te plaît, Clément, emmène moi là-bas.

Son fils hoche négativement la tête. Il lâche un soupir embarrassé avant de répondre :

– Mais enfin, maman, tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Tu n'en n'auras jamais la force...

– Bien sûr que si ! Regarde, je peux même marcher toute seule !

Lucie quitte son lit et fait quelques pas en prenant appui sur Clément qui proteste, mais ne sait comment s'y prendre pour forcer sa mère à l'écouter. Ils ne sont pas à l'hôpital où l'on sait traiter les vieux... comme des enfants. Désespérée, la vieille femme fixe son fils d'un regard si suppliant qu'il ne peut le soutenir.

– S'il te plaît, emmène-moi là-bas.

– Je ne te comprends pas, maman. Et si tu avais un malaise ? Et que... et que...

Il n'ose dire « Et que tu meurs là-bas ». Une étincelle luit dans le regard de Lucie. Elle ne pourrait rêver plus bel endroit pour mourir. Tout à coup, Clément cède :

– D'accord, on y va.

 

 

Quelques heures plus tard, ils arrivent sous l'Arc de Triomphe. Clément donne le bras à sa mère qui ne tient debout qu'au prix d'un terrible et douloureux effort. Pourtant, cela fait bien longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi légère.

– Bon, nous y voilà, maugrée son fils. Mais on ne va pas rester longtemps, ajoute-t-il en frissonnant. Y'a un courant d'air du diable, là-dessous !

Elle ne l'écoute pas, contemplant la rosace représentant un bouclier renversé, ciselé et constitué d'épées placées en étoile.

– Tu veux bien me lâcher une minute, s'il te plaît ? demande Lucie en dégageant doucement son bras.

La femme plie les genoux et brusquement se laisse choir sur la dalle mortuaire.

– Maman ! s'exclame Clément.

Il jette des regards alentour comme s'il avait honte. Sa mère souhaite qu'il s'éloigne un peu, mais il réplique :

– Non, non, je reste.

Lucie sort de son sac à main la figurine de bois que François a réalisée il y a si longtemps. « J'aimerais bien mourir maintenant », prie-t-elle en pensée, s'adressant directement à Dieu. Elle ferme les yeux et attend la mort, avec sérénité. Mais soudain des mains la saisissent.

– Qu'est-ce que vous faites ? Laissez-moi ! Laissez-moi !

Des ambulanciers l'emportent vers un hôpital, la figurine de bois est restée sur place.

 

Lucie ne passera pas la nuit. Elle le sait et a demandé à parler seule à seule avec sa petite fille Aurore. Une jeune beauté de vingt ans pimpante et souriante pénètre dans la chambre. Seuls ses yeux gonflés révèlent qu'elle a pleuré récemment.

– Ça va, mamie ?

Lucie acquiesce d'un simple sourire. Elle fait signe à la jeune fille de venir s'asseoir sur le lit, tout près d'elle.

– Tu as un petit ami, Aurore ? lui demande-t-elle après un long silence.

Sa petite fille baisse les yeux.

– Oui.

– Il est comment ?

Aurore lui parle de son jeune fiancé, enfin, ils ne sont pas vraiment fiancés, les temps ont changé...

– Et toi mamie, à mon âge, tu en avais un, de petit ami ?

– Oh oui.

– Il s'appelait comment ?

Lucie fronce les sourcils. Elle ne veut pas le lui dire. Alors elle répond dans un murmure inaudible :

– Il s'appelait... le Soldat Inconnu.

Un homme jeune et rayonnant entre alors dans la chambre, et le cœur de Lucie se serre. C'est impossible ! Elle se redresse contre ses oreillers. Le garçon s'approche. Il a une belle chevelure brune, légèrement bouclée, un regard sombre mais rieur et une peau à peine hâlée, comme par un soleil de printemps.

– François... c'est toi ?

– Bien sûr !

– Comme tu es jeune !

– Hof, quinze-seize ans. Tu viens ?

Elle se lève et s'étonne à peine d'avoir recouvré toute sa vigueur. Furtivement, elle prend conscience qu'elle aussi a retrouvé le corps de son adolescence.

– Où veux-tu m'emmener ? s'enquiert-elle en acceptant sa main.

– Pardi ! Dans notre grange à foin, tu ne l'as pas oubliée ?

Ils dévalent l'escalier du grenier, traversent la cour de la ferme comme deux comètes rieuses. Émile, qui partait nourrir sa percheronne, s'immobilise avec son seau d'avoine.

– Bon sang de bois, grommelle-t-il en se lissant la moustache, va encore falloir qu'elle attende, la Georgette !

Joséphine s'arrête de balayer le perron de la maison, elle sourit puis reprend sa tâche. Lucie et François disparaissent dans la grange. Ils s'embrassent, ils tournoient. Ils s'aiment pour l'éternité.

Posté par arthurtenor à 18:32 - Commentaires [9] - Permalien [#]

09 novembre 2013

Il s'appelait le Soldat Inconnu

Il s'appelait le Soldat Inconnu
Vidéo envoyée par arthurtenor

Reportage réalisé en 2006 par France 3 Auvergne.

Posté par arthurtenor à 02:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 novembre 2013

Reportage Clermont 1ère 2004 - à l'occasion de la sortie du Soldat Inconnu...

Reportage Clermont 1ère 2004
Vidéo envoyée par arthurtenor

Interview d'Arthur Ténor réalisée par la TV locale Clermont 1ère en 2004.

Posté par arthurtenor à 09:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 mars 2010

Extrait de C'était la guerre...

Voici le début du premier récit du recueil C'était la guerre (sortie prévue en mars 2010 chez Oskar Jeunesse).

Le héros s'appelle Wilhelm Gudener, un personnage qui a réellement existé, qui a vraiment reçu des mains d'Hitler sa croix de fer et dont voici le visage :

vlcsnap_224281

C’ÉTAIT LA GUERRE I

La Croix de fer de Wilhelm Gudener

Note de l’auteur

Wilhelm Gudener, le héros de ce récit, a réellement existé. Il n’avait pas douze ans quand le IIIème Reich s’est effondré. Pourtant, il a été l’une des recrues combattantes engagées dans la défense de « la forteresse de Berlin », en avril 1945. J’ai découvert ce garçon dans des images d’actualité de la Propaganda-Staffel, l’office nazi de propagande et de contrôle de la presse. On y voit un Adolf Hitler épuisé recevant, dans les jardins dévastés de la Chancellerie, des membres des jeunesses hitlériennes, dont certains devaient être décorés de la Croix de fer. Wilhelm était l’un d’eux. Qui était-il ? Qu’est-il devenu ? Et quel regard porterait-il aujourd’hui sur… sa Croix de fer ?


            Wilhelm Gudener n’a pas hésité un instant. Quand le Waffen-SS a annoncé aux habitants de son immeuble, terrés dans la cave comme la plupart des Berlinois, que les Russes arrivaient, il s’est aussitôt proposé pour devenir estafette, c’est-à-dire porter les messages, fût-ce au péril de sa vie. Sa mère l’a supplié de ne pas y aller, mais que valent des larmes en regard du devoir de défendre la patrie ? C’est ainsi que cet enfant au caractère bien trempé a été affecté à l’un des bataillons de la Volksturm, chargés de palier au manque d’effectif de la Wehrmacht. Il était un simple membre de la Hitlerjugend, désormais il sera soldat ! Certes sans fusil, mais si fier…

            Après quelques tergiversations, son voisin Günter Pfitzer, le camarade de toutes les joies et de toutes peines de leur enfance dans la guerre, le frère d’armes en somme, a fini par accepter de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Il est d’un an plus âgé que lui, mais nettement moins vaillant ! Un peu à l’image des recrues de la Volksturm, dont bon nombre sont trop vieilles pour faire la guerre. En vérité, ce qui manque à Günter est la combativité, cette foi indéfectible et résolue en la victoire finale. Certes, il ne l’a pas encore exprimé clairement, mais ses doutes sont si évidents ! Cela se voit surtout dans son peu d’entrain à se porter volontaire pour les missions les plus dangereuses. Pour sa défense, Wilhelm veux bien admettre que la situation est difficile, en apparence même désespérée. Mais ce que les défaitistes et les lâches ignorent, ou ne veulent pas entendre, c’est que le Fürer va bientôt disposer d’une arme nouvelle. On la dit si puissante qu’elle peut changer d’un coup l’issue de la bataille, peut-être même de la guerre ! C’est pourquoi la défaite est promise aux Bolcheviques, comme l’enfer aux ennemis de la race pure ! Alors il faut y croire, résister… ou périr.

            En attendant, l’enfer est une réalité bien allemande.

***

En ce 20 avril 1945, les armées soviétiques sont parvenues à encercler complètement Berlin. Le 20 avril, jour anniversaire du Fürer ! Quel odieux cadeau pour un si grand homme ! Wilhelm enrage doublement. Du coup, il a accepté tout à l’heure de transporter trois Panzerfaust, ces roquettes anti-chars qui font des ravages parmi les blindés T34 russes, jusque dans un secteur particulièrement exposé aux bombardements. Bien que sollicité avec fermeté par l’officier de leur section, Günter a renoncé, car il a peur de sortir. Il tremble et transpire rien qu’à l’idée qu’on puisse lui demander de détruire un tank ennemi, car  il faut l’approcher au plus près pour être sûr du résultat, ce qui signifie une mort quasi assurée pour le tireur.

Wilhelm s’est donc chargé de trois Panzerfaust qu’il emporte en ce radieux matin d’avril à travers les rues désertes de Berlin. Il les serre à plein bras contre lui, comme s’il s’agissait de ces cônes-surprises que son grand-père lui offre à Noël. Sans avoir besoin de se voir dans un miroir, il se doute qu’il a davantage l’air d’un enfant que d’un soldat. Pour quelque obscure raison, la nature s’entête à le faire grandir moins vite que son âge l’exige. Du coup, avec par surcroît ses joues rondes et roses de poupon, il paraît avoir huit ans. Mais son esprit a la maturité d’un jeune homme de  vingt… disons dix-huit ans. Et puis peu importe s’il n’est qu’un enfant-soldat ! L’essentiel est de ne douter de rien, animé qu’il est par sa foi en la cause nationale-socialiste. Il en porte l’emblème à son bras gauche, ce brassard rouge  à croix gammée qui tranche si bien sur son uniforme bleu marine.

Après avoir surgi d’une ruelle dans une immense avenue, il s’accroupit derrière un tas de gravats pour reprendre son souffle. Il sait qu’il n’a pas encore fait le plus dur, car c’est à l’approche du secteur de Tempelhof où on lui a demandé de livrer les armes, que ça gronde le plus. Là-bas, pas une seconde ne passe sans qu’une déflagration ne fasse vibrer l’air et trembler les murs. Ce n’est pourtant pas cela qui le fera renoncer.

Face à lui, s’étire l’immense boulevard qui a connu tant de glorieux défilés militaires. De plus, il s’appelle Wilhelmstrasse ! Autant dire que c’est le sien ! Il n’est plus qu’une allée de désolation, jonchée de débris d’immeubles, de poutres à demi calcinées et de carcasses de Volkswagen. Wilhelm revoit en souvenir un lieu grouillant de vie, où les passants semblaient heureux, où toutes les façades étaient pavoisées aux couleurs de Reich, où les vitrines regorgeaient de marchandises… C’était il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, tout est gris, gris de poussière, gris comme le moral de Günter, songea-t-il avec tristesse. Il n’y a guère que le ciel qui soit rayonnant…

– « Tiens, se dit-il tout à coup, c’est un signe. »

Il a toujours fait beau le jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler.

Reportant son attention sur la ville, il s’interroge : Comment a-t-on pu en arriver là ? Quel traître faudrait-il châtier ? Une bouffée de haine le submerge. Il se relève et par-dessus le monceau de gravats jette un regard vers le sud. La distance à parcourir à découvert avant de pouvoir à nouveau se mettre à l’abri est bien longue. L’ennemi n’est pas encore là, mais le jeune hitlerjugend craint d’être fauché par une explosion. Comme en réplique à cette pensée, il capte un sifflement qui s’amplifie à une vitesse phénoménale. C’est un obus ! Mais Wilhelm ne bougera pas. Il est invincible ! Le projectile s’abat à une centaine de mètres au pied d’un immeuble d’habitation. Le souffle chaud de l’explosion renverse le garçon comme un fétu de paille, et la détonation lui vrille les tympans. Dans un geyser de briques et de poussière, tout un pan de l’immeuble s’effondre, obstruant une partie de l’avenue.

Groggy, Wilhelm se redresse sur les coudes. Il secoue la tête. Il a un coup au cœur en constatant qu’il ne tient plus les Panzerfaust. Il explore vivement du regard le sol autour de lui et respire ; ils sont là, tous les trois, presque alignés sur le flanc du tas de gravats, et surtout en parfait état ! Le garçon s’empresse de se remettre sur pied, puis de ramasser son calot et son fardeau. Il s’élance, sans réfléchir, sans peur et en chantant dans sa tête l’hymne du parti nazi Horst-Wessel-Lied (Le chant de Horst Wessel).

***

Wilhelm Gudener court à perdre haleine sur cette interminable Wilhelmstrasse, contournant ou escaladant toute sorte d’obstacles fumants. Une exaltation inattendue l’envahit, comme s’il montait à l’assaut en bravant le feu ennemi. Les enfants éprouvent cela quand ils jouent à la guerre. En l’occurrence, il n’y a ni jeu ni enfant, et le danger de mort est bien réel.

Il stoppe tout à coup. Cette entrée d’immeuble sur sa droite lui paraît familière. Il se concentre, sourcils froncés, et tout à coup s’exclame à voix haute :

– Mais oui, je me souviens !

C’est là qu’il vient prendre ses cours de piano, plus exactement qu’il venait jusqu’à l’année dernière, car  avec l’intensification des bombardements sur Berlin, sa mère n’a plus voulu qu’il s’y rende. Il n’en revient pas ; le bâtiment a subi de tels dégâts que le garçon a failli ne pas le reconnaître. La porte a été soufflée et gît à présent sur le trottoir, fendue par le milieu. Le couloir sombre qui s’enfonce au-delà de cette béance, lui rappelle qu’il existe une sortie de l’autre côté. Puis par une galerie traversant un pâté de maison il pourrait déboucher directement dans une rue, dont il a oublié le nom. Mais cela raccourcira sensiblement son trajet, et par conséquent le délai pour livrer en première ligne ses précieux « tueurs de chars ».

Il remonte ceux-ci contre sa poitrine, puis reprend sa course folle, alors qu’au loin crépite une mitrailleuse. Les rues, les passages et les places s’enchaînent ainsi. Mais à tout instant il doit s’arrêter pour se repérer, car les bombardements ont été si destructeurs qu’il ne reconnaît plus rien. Il vient à peine de déboucher sur un boulevard qu’une série de déflagrations l’oblige à se coucher sur le pavé, puis à ramper vers un porche. Un soldat se tient là, dans l’ombre, assis dos au battant de bois brun. Il porte un casque d’acier un peu trop grand et un uniforme vert de la Wehrmacht affreusement sale.

– Ouf ! Un peu plus et j’étais ramassé, soupire Wilhelm.

L’homme ne répond pas. Sans doute est-il épuisé, car il garde la tête inclinée, en appui sur son fusil qu’il maintient entre ses bras.

– Tu arrives à dormir avec ce vacarme ? l’interroge le garçon.

Il pose la main sur l’épaule du soldat ; celui-ci bascule lentement sur le côté. C’est  alors seulement que Wilhelm remarque le trou rouge qui perce la veste du malheureux au niveau du ventre. Et voici que son casque tombe et roule sur le carrelage, découvrant un visage d’une pâleur effrayante. Wilhelm a un sursaut de peur. Il se relève, l’estomac comprimé, fixe le malheureux avec un air horrifié, puis fait volte-face et s’enfuit. Un peu plus loin, il doit s’arrêter pour respirer. Ce n’est pas la première fois qu’il voit un mort, mais celui-là avait quelque chose de particulier. Il lève les yeux pour puiser un peu de réconfort dans l’azur du ciel. Ce cadavre était celui d’un enfant de son âge. Pis, lui ressemblant au point qu’il a cru se voir lui-même… Il frissonne de tout son corps.

– Eh toi, qu’est-ce que tu fiches là ? l’interpelle soudain un homme.

Wilhelm se retourne et voit émerger d’un couloir d’immeuble un lieutenant de la Wehrmacht. Tout en maintenant ses trois lance-roquettes contre lui, l’enfant salue maladroitement l’officier.

– Pardon, mon lieutenant ! Je dois me rendre à la première ligne de résistance, du côté de Tempelhof, afin de livrer ces Panzerfaust à un poste de combat.

L’homme le considère quelques instants, les mains dans les poches, puis paraît soudain prendre une décision.

– Eh bien tu y es, mon garçon ! Suis-moi !

L’officier disparaît dans le couloir. Intrigué autant qu’inquiet, Wilhelm l’y rejoint, mais sans empressement. Il pénètre alors dans une cour intérieure pavée où sont rassemblés des combattants. C’est une unité de la jeunesse hitlérienne au repos, ou peut-être qui attend ses ordres. Le garçon découvre avec effarement un ramassis de jeunes gens dépenaillés, piteux, sales et découragés, qui se traînent par terre comme des vaincus. Il dévisage le lieutenant à côté de lui, qui affiche à l’inverse un air bizarrement décontracté, voire goguenard.

– C’est ici la compagnie du Hauptsturmfuhrer [1] Kirschner ? s’enquiert avec méfiance Wilhelm.

– Non, mais tu peux laisser tes sucettes à ces braves, ils sauront quoi en faire.

– C’est que…

– C’est un ordre, insiste le lieutenant, sans toutefois élever la voix. Allons, détends-toi. La compagnie dont tu parles n’existe plus. Elle a été décimée par un pilonnage d’artillerie lourde. Il est possible qu’il y ait ici un ou deux rescapés…

Le lieutenant s’interrompt en voyant pénétrer dans la cour, par une porte donnant sur une cage d’escalier, un colonel des troupes blindées de la Waffen-SS dans un uniforme noir impeccable. Lui au moins a fière allure, note Wilhelm. Le pas ferme et le regard droit, l’officier approche, fixant d’un air martial ce petit soldat chargé de trois Panzerfaust. En faisant claquer ses talons, le lieutenant lève la main droite pour un salut nazi parfait. Le colonel répond à peine, puis considère avec sévérité l’état déplorable de ces jeunes serviteurs du régime, qui pourtant ne manquent pas de bravoure. Il reporte son attention sur la recrue de la Volksturm.

– Au moins, en voici un debout. Quel est votre nom, soldat ?

L’enfant se redresse fièrement, gonflant crânement le buste comme on le lui a appris aux jeunesses hitlériennes.

– Wilhelm Gudener, mon colonel !

– Quelle est votre mission, soldat Gudener ?

– Je dois… enfin, je devais porter ces trois Panzerfaust aux postes de combat, mon colonel !

Le SS jette un regard plein de morgue à l’officier de la Wehrmacht.

– Ah oui…, marmonne-t-il comme si une idée germait dans son cerveau. C’est une mission dangereuse, vous n’avez pas peur ?

– Si, mon colonel, répond Wilhelm. J’ai failli ne pas arriver en raison des bombardements, mais ma foi dans le grand Reich et notre Fürer m’a aidé à ne pas renoncer.

Un sourire s’esquisse sur le visage lisse du SS.

– C’est très bien. Dites-moi, soldat Gudener, cela vous plairait-il de rencontrer le Fürer ?

Wilhelm écarquille les yeux. Sans quitter son immobilité martiale, il balbutie :

– Oh oui, mon colonel, ce serait… enfin, pour cela il faudrait… Je n’ai tué aucun ennemi.

– Cela viendra. Donnez-moi votre zone d’affectation et le nom de votre supérieur. Un des mes sous-officiers viendra vous chercher, sans doute dans l’après-midi.

Il note sur un petit carnet les renseignements que lui donne Wilhelm, puis l’entretien s’achève là, sur un claquement de talons et un salut nazi. Le colonel parti, plusieurs soldats, surtout parmi les plus jeunes, se lèvent et viennent entourer le chanceux héros. Celui-ci reçoit les félicitations avec une confusion attendrissante.

– Merci. Merci. Je n’ai rien fait, répète-t-il en se laissant serrer les mains.

Le lieutenant écarte les jeunes gens.

– Allez, ça suffit. Rentre chez toi, Wilhelm Gudener, vite.

Puis il ajoute :

– Essaie de rester en vie…

Wilhelm pourrait finir la seconde partie de la phrase, restée dans la tête de l’officier : « …car il n’y en a plus pour longtemps ». Il en éprouve un mépris qui doit se lire sur sa figure, car l’homme se détourne en lâchant un juron.

[1] Capitaine.


Posté par arthurtenor à 11:59 - Commentaires [1] - Permalien [#]