06 mars 2010
Extrait de C'était la guerre...
Voici le début du premier récit du recueil C'était la guerre (sortie prévue en mars 2010 chez Oskar Jeunesse).
Le héros s'appelle Wilhelm Gudener, un personnage qui a réellement existé, qui a vraiment reçu des mains d'Hitler sa croix de fer et dont voici le visage :
C’ÉTAIT LA GUERRE I
La Croix de fer de Wilhelm Gudener
Note de l’auteur
Wilhelm Gudener, le héros de ce récit, a réellement existé. Il n’avait pas douze ans quand le IIIème Reich s’est effondré. Pourtant, il a été l’une des recrues combattantes engagées dans la défense de « la forteresse de Berlin », en avril 1945. J’ai découvert ce garçon dans des images d’actualité de la Propaganda-Staffel, l’office nazi de propagande et de contrôle de la presse. On y voit un Adolf Hitler épuisé recevant, dans les jardins dévastés de la Chancellerie, des membres des jeunesses hitlériennes, dont certains devaient être décorés de la Croix de fer. Wilhelm était l’un d’eux. Qui était-il ? Qu’est-il devenu ? Et quel regard porterait-il aujourd’hui sur… sa Croix de fer ?
Wilhelm Gudener n’a pas hésité un instant. Quand le Waffen-SS a annoncé aux habitants de son immeuble, terrés dans la cave comme la plupart des Berlinois, que les Russes arrivaient, il s’est aussitôt proposé pour devenir estafette, c’est-à-dire porter les messages, fût-ce au péril de sa vie. Sa mère l’a supplié de ne pas y aller, mais que valent des larmes en regard du devoir de défendre la patrie ? C’est ainsi que cet enfant au caractère bien trempé a été affecté à l’un des bataillons de la Volksturm, chargés de palier au manque d’effectif de la Wehrmacht. Il était un simple membre de la Hitlerjugend, désormais il sera soldat ! Certes sans fusil, mais si fier…
Après quelques tergiversations, son voisin Günter Pfitzer, le camarade de toutes les joies et de toutes peines de leur enfance dans la guerre, le frère d’armes en somme, a fini par accepter de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Il est d’un an plus âgé que lui, mais nettement moins vaillant ! Un peu à l’image des recrues de la Volksturm, dont bon nombre sont trop vieilles pour faire la guerre. En vérité, ce qui manque à Günter est la combativité, cette foi indéfectible et résolue en la victoire finale. Certes, il ne l’a pas encore exprimé clairement, mais ses doutes sont si évidents ! Cela se voit surtout dans son peu d’entrain à se porter volontaire pour les missions les plus dangereuses. Pour sa défense, Wilhelm veux bien admettre que la situation est difficile, en apparence même désespérée. Mais ce que les défaitistes et les lâches ignorent, ou ne veulent pas entendre, c’est que le Fürer va bientôt disposer d’une arme nouvelle. On la dit si puissante qu’elle peut changer d’un coup l’issue de la bataille, peut-être même de la guerre ! C’est pourquoi la défaite est promise aux Bolcheviques, comme l’enfer aux ennemis de la race pure ! Alors il faut y croire, résister… ou périr.
En attendant, l’enfer est une réalité bien allemande.
***
En ce 20 avril 1945, les armées soviétiques sont parvenues à encercler complètement Berlin. Le 20 avril, jour anniversaire du Fürer ! Quel odieux cadeau pour un si grand homme ! Wilhelm enrage doublement. Du coup, il a accepté tout à l’heure de transporter trois Panzerfaust, ces roquettes anti-chars qui font des ravages parmi les blindés T34 russes, jusque dans un secteur particulièrement exposé aux bombardements. Bien que sollicité avec fermeté par l’officier de leur section, Günter a renoncé, car il a peur de sortir. Il tremble et transpire rien qu’à l’idée qu’on puisse lui demander de détruire un tank ennemi, car il faut l’approcher au plus près pour être sûr du résultat, ce qui signifie une mort quasi assurée pour le tireur.
Wilhelm s’est donc chargé de trois Panzerfaust qu’il emporte en ce radieux matin d’avril à travers les rues désertes de Berlin. Il les serre à plein bras contre lui, comme s’il s’agissait de ces cônes-surprises que son grand-père lui offre à Noël. Sans avoir besoin de se voir dans un miroir, il se doute qu’il a davantage l’air d’un enfant que d’un soldat. Pour quelque obscure raison, la nature s’entête à le faire grandir moins vite que son âge l’exige. Du coup, avec par surcroît ses joues rondes et roses de poupon, il paraît avoir huit ans. Mais son esprit a la maturité d’un jeune homme de vingt… disons dix-huit ans. Et puis peu importe s’il n’est qu’un enfant-soldat ! L’essentiel est de ne douter de rien, animé qu’il est par sa foi en la cause nationale-socialiste. Il en porte l’emblème à son bras gauche, ce brassard rouge à croix gammée qui tranche si bien sur son uniforme bleu marine.
Après avoir surgi d’une ruelle dans une immense avenue, il s’accroupit derrière un tas de gravats pour reprendre son souffle. Il sait qu’il n’a pas encore fait le plus dur, car c’est à l’approche du secteur de Tempelhof où on lui a demandé de livrer les armes, que ça gronde le plus. Là-bas, pas une seconde ne passe sans qu’une déflagration ne fasse vibrer l’air et trembler les murs. Ce n’est pourtant pas cela qui le fera renoncer.
Face à lui, s’étire l’immense boulevard qui a connu tant de glorieux défilés militaires. De plus, il s’appelle Wilhelmstrasse ! Autant dire que c’est le sien ! Il n’est plus qu’une allée de désolation, jonchée de débris d’immeubles, de poutres à demi calcinées et de carcasses de Volkswagen. Wilhelm revoit en souvenir un lieu grouillant de vie, où les passants semblaient heureux, où toutes les façades étaient pavoisées aux couleurs de Reich, où les vitrines regorgeaient de marchandises… C’était il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, tout est gris, gris de poussière, gris comme le moral de Günter, songea-t-il avec tristesse. Il n’y a guère que le ciel qui soit rayonnant…
– « Tiens, se dit-il tout à coup, c’est un signe. »
Il a toujours fait beau le jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler.
Reportant son attention sur la ville, il s’interroge : Comment a-t-on pu en arriver là ? Quel traître faudrait-il châtier ? Une bouffée de haine le submerge. Il se relève et par-dessus le monceau de gravats jette un regard vers le sud. La distance à parcourir à découvert avant de pouvoir à nouveau se mettre à l’abri est bien longue. L’ennemi n’est pas encore là, mais le jeune hitlerjugend craint d’être fauché par une explosion. Comme en réplique à cette pensée, il capte un sifflement qui s’amplifie à une vitesse phénoménale. C’est un obus ! Mais Wilhelm ne bougera pas. Il est invincible ! Le projectile s’abat à une centaine de mètres au pied d’un immeuble d’habitation. Le souffle chaud de l’explosion renverse le garçon comme un fétu de paille, et la détonation lui vrille les tympans. Dans un geyser de briques et de poussière, tout un pan de l’immeuble s’effondre, obstruant une partie de l’avenue.
Groggy, Wilhelm se redresse sur les coudes. Il secoue la tête. Il a un coup au cœur en constatant qu’il ne tient plus les Panzerfaust. Il explore vivement du regard le sol autour de lui et respire ; ils sont là, tous les trois, presque alignés sur le flanc du tas de gravats, et surtout en parfait état ! Le garçon s’empresse de se remettre sur pied, puis de ramasser son calot et son fardeau. Il s’élance, sans réfléchir, sans peur et en chantant dans sa tête l’hymne du parti nazi Horst-Wessel-Lied (Le chant de Horst Wessel).
***
Wilhelm Gudener court à perdre haleine sur cette interminable Wilhelmstrasse, contournant ou escaladant toute sorte d’obstacles fumants. Une exaltation inattendue l’envahit, comme s’il montait à l’assaut en bravant le feu ennemi. Les enfants éprouvent cela quand ils jouent à la guerre. En l’occurrence, il n’y a ni jeu ni enfant, et le danger de mort est bien réel.
Il stoppe tout à coup. Cette entrée d’immeuble sur sa droite lui paraît familière. Il se concentre, sourcils froncés, et tout à coup s’exclame à voix haute :
– Mais oui, je me souviens !
C’est là qu’il vient prendre ses cours de piano, plus exactement qu’il venait jusqu’à l’année dernière, car avec l’intensification des bombardements sur Berlin, sa mère n’a plus voulu qu’il s’y rende. Il n’en revient pas ; le bâtiment a subi de tels dégâts que le garçon a failli ne pas le reconnaître. La porte a été soufflée et gît à présent sur le trottoir, fendue par le milieu. Le couloir sombre qui s’enfonce au-delà de cette béance, lui rappelle qu’il existe une sortie de l’autre côté. Puis par une galerie traversant un pâté de maison il pourrait déboucher directement dans une rue, dont il a oublié le nom. Mais cela raccourcira sensiblement son trajet, et par conséquent le délai pour livrer en première ligne ses précieux « tueurs de chars ».
Il remonte ceux-ci contre sa poitrine, puis reprend sa course folle, alors qu’au loin crépite une mitrailleuse. Les rues, les passages et les places s’enchaînent ainsi. Mais à tout instant il doit s’arrêter pour se repérer, car les bombardements ont été si destructeurs qu’il ne reconnaît plus rien. Il vient à peine de déboucher sur un boulevard qu’une série de déflagrations l’oblige à se coucher sur le pavé, puis à ramper vers un porche. Un soldat se tient là, dans l’ombre, assis dos au battant de bois brun. Il porte un casque d’acier un peu trop grand et un uniforme vert de la Wehrmacht affreusement sale.
– Ouf ! Un peu plus et j’étais ramassé, soupire Wilhelm.
L’homme ne répond pas. Sans doute est-il épuisé, car il garde la tête inclinée, en appui sur son fusil qu’il maintient entre ses bras.
– Tu arrives à dormir avec ce vacarme ? l’interroge le garçon.
Il pose la main sur l’épaule du soldat ; celui-ci bascule lentement sur le côté. C’est alors seulement que Wilhelm remarque le trou rouge qui perce la veste du malheureux au niveau du ventre. Et voici que son casque tombe et roule sur le carrelage, découvrant un visage d’une pâleur effrayante. Wilhelm a un sursaut de peur. Il se relève, l’estomac comprimé, fixe le malheureux avec un air horrifié, puis fait volte-face et s’enfuit. Un peu plus loin, il doit s’arrêter pour respirer. Ce n’est pas la première fois qu’il voit un mort, mais celui-là avait quelque chose de particulier. Il lève les yeux pour puiser un peu de réconfort dans l’azur du ciel. Ce cadavre était celui d’un enfant de son âge. Pis, lui ressemblant au point qu’il a cru se voir lui-même… Il frissonne de tout son corps.
– Eh toi, qu’est-ce que tu fiches là ? l’interpelle soudain un homme.
Wilhelm se retourne et voit émerger d’un couloir d’immeuble un lieutenant de la Wehrmacht. Tout en maintenant ses trois lance-roquettes contre lui, l’enfant salue maladroitement l’officier.
– Pardon, mon lieutenant ! Je dois me rendre à la première ligne de résistance, du côté de Tempelhof, afin de livrer ces Panzerfaust à un poste de combat.
L’homme le considère quelques instants, les mains dans les poches, puis paraît soudain prendre une décision.
– Eh bien tu y es, mon garçon ! Suis-moi !
L’officier disparaît dans le couloir. Intrigué autant qu’inquiet, Wilhelm l’y rejoint, mais sans empressement. Il pénètre alors dans une cour intérieure pavée où sont rassemblés des combattants. C’est une unité de la jeunesse hitlérienne au repos, ou peut-être qui attend ses ordres. Le garçon découvre avec effarement un ramassis de jeunes gens dépenaillés, piteux, sales et découragés, qui se traînent par terre comme des vaincus. Il dévisage le lieutenant à côté de lui, qui affiche à l’inverse un air bizarrement décontracté, voire goguenard.
– C’est ici la compagnie du Hauptsturmfuhrer [1] Kirschner ? s’enquiert avec méfiance Wilhelm.
– Non, mais tu peux laisser tes sucettes à ces braves, ils sauront quoi en faire.
– C’est que…
– C’est un ordre, insiste le lieutenant, sans toutefois élever la voix. Allons, détends-toi. La compagnie dont tu parles n’existe plus. Elle a été décimée par un pilonnage d’artillerie lourde. Il est possible qu’il y ait ici un ou deux rescapés…
Le lieutenant s’interrompt en voyant pénétrer dans la cour, par une porte donnant sur une cage d’escalier, un colonel des troupes blindées de la Waffen-SS dans un uniforme noir impeccable. Lui au moins a fière allure, note Wilhelm. Le pas ferme et le regard droit, l’officier approche, fixant d’un air martial ce petit soldat chargé de trois Panzerfaust. En faisant claquer ses talons, le lieutenant lève la main droite pour un salut nazi parfait. Le colonel répond à peine, puis considère avec sévérité l’état déplorable de ces jeunes serviteurs du régime, qui pourtant ne manquent pas de bravoure. Il reporte son attention sur la recrue de la Volksturm.
– Au moins, en voici un debout. Quel est votre nom, soldat ?
L’enfant se redresse fièrement, gonflant crânement le buste comme on le lui a appris aux jeunesses hitlériennes.
– Wilhelm Gudener, mon colonel !
– Quelle est votre mission, soldat Gudener ?
– Je dois… enfin, je devais porter ces trois Panzerfaust aux postes de combat, mon colonel !
Le SS jette un regard plein de morgue à l’officier de la Wehrmacht.
– Ah oui…, marmonne-t-il comme si une idée germait dans son cerveau. C’est une mission dangereuse, vous n’avez pas peur ?
– Si, mon colonel, répond Wilhelm. J’ai failli ne pas arriver en raison des bombardements, mais ma foi dans le grand Reich et notre Fürer m’a aidé à ne pas renoncer.
Un sourire s’esquisse sur le visage lisse du SS.
– C’est très bien. Dites-moi, soldat Gudener, cela vous plairait-il de rencontrer le Fürer ?
Wilhelm écarquille les yeux. Sans quitter son immobilité martiale, il balbutie :
– Oh oui, mon colonel, ce serait… enfin, pour cela il faudrait… Je n’ai tué aucun ennemi.
– Cela viendra. Donnez-moi votre zone d’affectation et le nom de votre supérieur. Un des mes sous-officiers viendra vous chercher, sans doute dans l’après-midi.
Il note sur un petit carnet les renseignements que lui donne Wilhelm, puis l’entretien s’achève là, sur un claquement de talons et un salut nazi. Le colonel parti, plusieurs soldats, surtout parmi les plus jeunes, se lèvent et viennent entourer le chanceux héros. Celui-ci reçoit les félicitations avec une confusion attendrissante.
– Merci. Merci. Je n’ai rien fait, répète-t-il en se laissant serrer les mains.
Le lieutenant écarte les jeunes gens.
– Allez, ça suffit. Rentre chez toi, Wilhelm Gudener, vite.
Puis il ajoute :
– Essaie de rester en vie…
Wilhelm pourrait finir la seconde partie de la phrase, restée dans la tête de l’officier : « …car il n’y en a plus pour longtemps ». Il en éprouve un mépris qui doit se lire sur sa figure, car l’homme se détourne en lâchant un juron.
[1] Capitaine.
08 octobre 2008
Couverture de Mémoire à vif d'un poilu de 15 ans
A l'occasion du 90ème anniversaire de l'Armistice de 1918, Gulf Stream réimprime et distribue Mémoire à vif d'un poilu de 15 ans. Je vous invite à le découvrir ci-dessous :
Voici les deux premiers chapitres (je reproduis en-dessous des critiques trouvées sur Internet) :
Prologue
Maximilien, que tout le monde appelait Max, avait quinze ans quand la première guerre mondiale éclata. Il habitait à Paris dans le quartier Montmartre, chez Henriette Mathurin, sa grand-mère adoptive. Celle-ci vivait confortablement grâce à l'héritage de quelques rentes. Max n'avait jamais connu ses parents, mais il ignorait ce qu'étaient la misère, la faim, la détresse, la solitude... et l'oisiveté qui ne s'accordait guère avec son tempérament fougueux. Ainsi passait-il les vacances scolaires de cet été 1914 à gagner quelques sous en vendant à la criée, dans les rues, le journal Le Matin. C'était un grand gaillard robuste qui trompait sur son âge, si l'on exceptait son menton imberbe et son regard qui par moments prenait l'éclat de l'enfance, surtout lorsqu'il passait devant une pâtisserie ou assistait à un défilé militaire. Cet adolescent débrouillard était un rêveur pragmatique qui s'était juré de devenir un jour l'un de ces grands journalistes qui faisaient son admiration. Il savait que pour y parvenir, il devrait prouver le moment venu de quoi il était capable en matière d'écriture, d'intelligence et surtout d'audace. Trop jeune encore pour pouvoir se lancer dans l'aventure du journalisme, il attendait son heure avec impatience.
Lorsque le 1er août 1914 l'ordre de mobilisation générale fut affiché sur les murs de France, ce fut pour lui non seulement un événement considérable mais une formidable opportunité à saisir...
1
L'enthousiasme des premiers jours
Samedi 1er août 1914.
Paris était en émoi ! Maximilien sortait du journal, sa liasse sous le bras, quand un jeune homme passa devant lui en hurlant : « Ça y est, c'est affiché ! C'est affiché ! ». Il n'avait pas besoin de demander quoi, car comme tout le monde il s'était fait une conviction : « On allait l'avoir, notre revanche sur les Alboches ! » Mais peut-être, se dit-il pour tempérer son enthousiasme, n'était-ce pas cette bonne nouvelle que le crieur avait annoncée. En tout cas, c'est très excité qu'il courut à la mairie. Il trouva la cour intérieure bondée d'une foule qui murmurait, s'interrogeait, hochait la tête. Cette atmosphère grave et recueillie lui rappela l'assassinat de Jean Jaurès, la veille, et ce qu'un journaliste du Matin avait dit à un autre : « Saluons le premier mort de la guerre ! » Max soupira, se rendant compte qu'il était à présent dans le même état de tension contenue que les gens qui l'entouraient.
À l'apparition d'un employé de mairie en blouse grise qui considéra brièvement les nombreux visages avant de se faufiler jusqu'au panneau d'affichage grillagé, l'adolescent joua des coudes pour s'approcher au plus près. Une fois la feuille punaisée, la foule se resserra brusquement et l'employé dut crier pour qu'on le laissât retourner à son travail. Maximilien vit à son tour l'ordre de mobilisation générale, mais il était si ému qu'il ne put le lire. Qu'importe ! Son titre seul suffisait à l'information.
– Alors ça y est, se dit-il à voix haute.
– Eh oui, mon garçon, il va falloir y aller, lui répondit un monsieur âgé, à sa droite.
Son cœur se serra violemment, car il eut l'impression que cet homme s'adressait à lui comme à un futur soldat. Or, bien sûr, il était beaucoup trop jeune. Pourtant, il fit comme s’il était vraiment mobilisable, et approuva de la tête. Alors, quelqu'un lança :
– La mobilisation, c'est pas la guerre !
– C'est pour quoi alors ? Pour aller ramasser les fraises ? répliqua un autre.
Les commentaires fusèrent de partout, Max en avait le tournis.
– « Mince, la guerre, la vraie ! » se dit-il.
Lui qui l'attendait comme le messie, maintenant qu'il l'avait pour ainsi dire sous le nez, il ne savait plus quoi penser. Il en avait les larmes aux yeux, mais il n'aurait pas su dire si c'était de joie ou de tristesse. Ces sentiments contradictoires n'étaient liés en vérité qu'à son désir ardent de devenir journaliste. Car qu'est-ce qui fait la joie d'un journaliste ? L'événement. Et la tristesse d'un intrépide de quinze ans ? De ne pouvoir s'y intéresser que de loin !
Finalement, c'est la morosité qui l'emporta et il quitta la cour de la mairie pour aller prendre position au coin de la rue Drouot, là où il ne risquait pas de chasser sur le même terrain qu'un autre crieur de canard.
– L'ALLEMAGNE EST EN ETAT DE SIEGE ! commença-t-il à s'époumoner, mais moins fort que d'habitude. JAURES A ETE ASSASSINE HIER SOIR ! DEMANDEZ LE MATIN ! (Il brandissait un exemplaire du journal, mais moins haut qu'à l'ordinaire.) EN AUTRICHE ET EN RUSSIE, C'EST LA MOBILISATION GENERALE... (et il ajouta, alors que ce n'était pas encore imprimé : ) ET EN FRANCE AUSSI ! DEMANDEZ LE MATIN !
Il interrompit sa harangue, en apercevant de l'autre côté de la rue une papeterie. Dans la vitrine, il y avait une pile de cahiers attachés par trois, apparemment soldés. Il traversa la chaussée et s'aperçut qu'il s'agissait plutôt de carnets épais à couverture rigide, de couleurs différentes. Une idée lui vint comme une révélation divine : « Et si je tenais un journal ? » Il s'imagina aussitôt consignant sur ces pages, tel un journaliste, les éléments d'un reportage, un reportage qui toutefois ne s'adresserait qu'à lui, au Max du futur, pour qu'il soit sûr de ne pas avoir rêvé ces moments historiques. Il entra dans la boutique et acheta donc un lot. Le vendeur lui fit même cadeau des crayons qui allaient avec.
Le soir même, sitôt son dîner avalé, il embrassa sa grand-mère, regagna sa chambre et s'installa confortablement à son bureau sur lequel il alluma une petite lampe à pétrole qui diffusait une pâle lumière jaune. Enfin, avec la solennité d'un moine enlumineur, il ouvrit son « carnet de reportage ». L'écriture des premières lignes fut une véritable délectation. Il s'appliqua à bien former ses pleins et ses déliés, avec une plume Sergent-major toute neuve qui glissait sur le papier presque sans bruit, ce qui prouvait la qualité de son acquisition. Il relata d'abord ce grand moment d'émotion qu’avait été la découverte de l'ordre de mobilisation générale, puis il nota quelques impressions.
– Ouf ! souffla-t-il en se redressant.
Un long bâillement lui rappela que l'heure du sommeil avait sonné, un sommeil peuplé de rêves héroïques. Il reprit son porte-plume pour la conclusion de ce premier jour :
« Alors voilà, j’ai commencé à gribouiller mes souvenirs de guerre pour mon moi de dans... soixante ans ! Où est-ce que je serai dans soixante ans ? Je paierais cher pour le savoir ! Je serai peut-être mort. Ça me fiche des frissons de penser à ça. Non, je serai en pleine forme et j'aurai derrière moi une sacrée carrière de journaliste. Je vais m'arrêter là pour aujourd'hui parce qu'il est tard et que j'ai encore une dure journée de crieur qui m'attend demain. »
En relisant sa page d'écriture, il se rendit compte qu'en fait de notes de reportage, c'était un véritable carnet de confidences qu'il avait commencé. Cela le contraria un peu sur le coup, car il ne voulait pas devenir écrivain mais journaliste et même reporter « RE-POR-TER ! » se répéta-t-il comme pour mieux s'en convaincre. C'est alors qu'il décida de ne jamais se séparer de son carnet, afin de se tenir prêt comme un professionnel à prendre des notes sur le vif, quitte ensuite à tout remettre en forme sur une feuille qu'il collerait soigneusement sur la page d'abord hâtivement griffonnée. Satisfait, il referma son carnet en le baptisant « Rouge primeur » – alors que la couverture était plutôt rose – et se coucha avec le sourire d'un ange insouciant.
***
Le 2 août 1914, partout en France des hommes bourraient leur musette avant de marcher vers les gares. Partout en France, des épouses, des mères, des fiancées accompagnaient le mouchoir sous l'œil ces futurs héros. Qui aurait pu alors imaginer qu'il en mourrait 1 397 000 et que des millions d'autres en reviendraient blessés, traumatisés à vie. Un homme peut-être, Jean Jaurès, qui avait prédit « qu'en cas de conflit, toute la planète serait rougie du sang des hommes ». Le sien avait été le premier à couler... justement parce qu'il ne voulait pas de cette guerre.
Pour Maximilien, ce dimanche, comme tous les autres, aurait dû signifier le repos des cordes vocales. Il n'en fut rien. Laissant sa grand-mère aux bons soins d'une voisine, la brave Mme Lamour qui lui ferait la conversation et l'accompagnerait, bras dessus, bras dessous, dans sa promenade quotidienne, il partit s’enivrer de la liesse populaire, chantant à tue-tête la Marseillaise avec la foule, dix fois au moins dans la journée. Il marqua dans son carnet, le temps d'une courte pause avant de retourner courir :
« Si hier, je n'étais pas très fier d'éprouver de la joie à l'annonce de la guerre, aujourd'hui je m'en veux de ne pas avoir exprimé plus vivement ce que je ressentais ».
À la Concorde, des gardes républicains s'étaient rassemblés, magnifiques avec leurs bottes jusqu'aux genoux, leur cuirasse étincelante sous le soleil, leurs épaulettes dorées et leur casque à crinière noire. Il y avait des femmes en pleurs et même des hommes. Un peu avant, à l'Arc de Triomphe, Maximilien avait assisté à un défilé de lignards en pantalon garance, le képi droit, mais les fusils pas vraiment alignés. Leur sourire était crispé et l'adolescent ressentit leur émotion comme s'il était l'un d'eux. Plus tard dans la journée, il suivit un cortège de mobilisés en civil, la valise à la main, qui marchaient au pas cadencé vers la gare de l'Est. Il les écouta qui s'interpellaient: « Où tu rejoins ? », « Nancy ! Et toi ? », « Rouen ! » « On va les culbuter en beauté, les Alboches ! », « On sera revenus pour la Noël ! ». Et les gens applaudissaient comme à la parade.
Ailleurs dans une avenue, Maximilien eut l'idée de grimper à un lampadaire pour se faire une meilleure idée du spectacle. Son regard embrassa un fleuve de casquettes, de canotiers, de chignons souvent chapeautés et au-dessus de tout cela, des mouchoirs qui s'agitaient comme des coquelicots blancs dans les graminées...
Paris était ainsi, ce dimanche-là, un chaudron bouillonnant de joyeuse folie patriotique. Maximilien revint chez lui essoufflé, rouge et tout ébouriffé. Sa grand-mère le remarqua :
– Eh bien, Max, tu en as une bonne mine ! Tu reviens de la foire du Trône ?
L'adolescent esquissa un sourire tendre avant d'acquiescer. Puis son regard se fit plus grave en pensant au retour au calme du lendemain, et à son coin de rue.
***
Le 3 août, l'Allemagne entra en guerre contre la France et envahit la Belgique. Le Matin titrait : « L'Allemagne, sans déclaration de guerre, engage les hostilités contre la France ». Le 4 août, ce fut à l'Angleterre de déclarer la guerre à l'Allemagne.
Maximilien se rendit ce jour-là au travail complètement surexcité. Jamais il ne vendit si bien sa première « pile ». En revenant s'approvisionner, un peu avant midi, il surprit une conversation entre deux employés de la livraison. Ainsi apprit-il que plusieurs journalistes du Matin avaient été mobilisés. Son cœur se mit à battre plus vite, car cela signifiait que le rédacteur en chef allait forcément manquer de personnel, ou alors il utiliserait des plumitifs qui lui enverraient des reportages bâclés, écrits loin du front, sur des rumeurs ou sous la dictée des officiers. Il lui faudrait un vrai reporter, songea l'adolescent le regard brillant d'exaltation, un correspondant de guerre qui n'aurait pas froid aux yeux, prêt à mouiller sa chemise et même à risquer sa vie pour lui fournir de l'information vraie.
– Eh alors, Max, tu rêves ou quoi ? l'interpella le chef de la distribution.
Sans répondre, le garçon attrapa sa seconde pile sur le comptoir et sortit dans la rue grouillante de monde. Tout en suivant le flot des passants, sa réflexion suivait son court :
– « Moi, je peux le faire ! Je veux le faire ! Je n'ai que quinze ans ? Et alors ! Qui s'en souciera quand on lira mes articles signés Max ? »
L'idée était enthousiasmante, sa mise en œuvre beaucoup moins. Il bouscula un monsieur qui l'invectiva méchamment. Du coup, il ne s'excusa pas. Mais sur le visage de cet homme en colère, il crut lire par avance l'expression de son patron quand il lui soumettrait sa proposition.
– C'est pas gagné, souffla-t-il en s'éloignant. DEMANDEZ LE MATIN !
L'après-midi, il décida d'aller traîner ses savates dans les couloirs du journal. Il y apprit que le président de la Chambre, Paul Deschanel, était entré dans l'hémicycle entre deux rangées de zouaves, sous les « Vive la République ! Vive la France ! » et qu'il avait dit « Y a-t-il des adversaires ? Non, il n'y a plus que des Français ! ». Quand Poincaré avait parlé d'Union sacrée, tout le monde s'était mis debout pour applaudir. Maximilien aurait tant voulu voir ça, de la tribune, son carnet à la main... Au fond de la salle de rédaction au centre de laquelle se dressait une immense table longue, le rédacteur en chef était dans son bureau vitré. Le jeune vendeur n'avait eu que la porte à pousser pour lui parler. C'était si facile... mais en cet instant, il s'en sentait bien incapable.
Jour après jour, Maximilien repoussa la confrontation avec le rédacteur en chef du journal. Le 9 août, il faillit se lancer lorsque tout à coup il croisa dans la rue l'homme qui depuis une semaine hantait ses pensées et même ses rêves. Mais tout s'était passé si vite qu'il n'avait pas eu le temps de réagir. « Je suis resté planté sur le trottoir comme un lampadaire », écrivit-il ensuite sur un quart de feuille libre. Il faisait comme l'écrivain Marcel Proust, il utilisait des paperoles dont il remplissait ses poches, puis qu'il glissait dans son carnet. Maximilien ne voulait pas écrire un journal encombré de banalités affligeantes du genre : « Aujourd'hui, beau temps. Ai emmené grand-mère au parc ». Il tenait au contraire à consigner ce qui agitait sa vie en ces temps de formidables bouleversements. Ainsi rédigea-t-il à propos de la mobilisation :
« Le 3 août, il y avait 820 000 hommes sous les drapeaux. Il paraît qu'on atteindra 3,6 millions avant la mi-août. Une armée de trois millions et demi d'hommes, c'est de la folie ! Et en face, les Allemands seront aussi nombreux. Ce sera le choc des Titans ! »
Un peu plus tard, il ajouta sur ce même morceau de feuille :
« Roland, mon copain de la typo, a lu qu'il y aurait avant la fin du mois plus de 4,5 millions de soldats au service de la République. Et moi je suis là à crier à tue-tête dans les rues : “ L'offensive en Alsace est une victoire. Les Allemands sont enfoncés. Mulhouse est aux mains de nos troupes ! ” Il faudra bien qu'un jour je me décide. »
Le 10 août, la ville fut reprise, mais perdue peu après, puis reconquise le 19 et à nouveau abandonnée. Quel formidable feuilleton pour Maximilien ! Et quelle frustration de ne pouvoir y assister de ses propres yeux ! On disait que le général en chef Joffre était totalement confiant. La concentration des troupes à l'Est était achevée, il allait pouvoir lancer l'offensive colossale qui mettrait fin à cette guerre que Maximilien qualifiait déjà de plus courte de l'histoire des guerres. Il en était si convaincu qu'il se fit à l'idée, en ces jours victorieux, de ne jamais voir la moindre fumerolle. Il en abandonna même l'écriture de son carnet.
C'était sans compter avec les Allemands.
Lu ici ou là : Site de Inspection de l'Education Nationale de Val de Siagne (http://www.ac-nice.fr/ienvalsiagne/oree/sitedeguerre/roman/roman17.htm ) " Dans ce roman, Arthur Ténor place habilement le lecteur dans la peau d’un jeune novice, prêt à vivre toutes les aventures mais dont l’enthousiasme va rapidement être mis à la rude épreuve de la guerre et du feu. Car la guerre, ce n’est pas seulement une belle expédition comme semble se l’imaginer le jeune héros du début de l’histoire, mais une terrible machine à broyer les corps et les esprits. Du coup, sans vouloir faire l’apologie de la guerre, l’auteur nous livre une vision très réaliste des combats et notamment des horribles mutilations qu’ils infligent au corps des combattants. Mais il n’oublie pas non plus que ses personnages sont eux-mêmes des tueurs potentiels (y compris le jeune héros qu’il finit par affubler de pulsions meurtrières) et ne cherche pas à les décrire uniquement comme des victimes. Seulement, leur mentalité est imprégnée des valeurs viriles de l’époque au premier rang desquelles on trouve la haine de l’ennemi ce qui l’amène à titrer un des chapitres La fureur de tuer. Dans ce terrible contexte, les réflexions naïves du jeune garçon sur l’honorabilité de la guerre ainsi que ses prises de risque courageuses constituent un point de vue plus humain mais néanmoins désabusé sur la mort de masse. Dans cette vision très masculine de la guerre centrée sur les combats, Arthur Ténor rappelle l’esprit de camaraderie, de sacrifice et l’endurcissement des combattants mais aussi l’aveuglement des officiers pour qui les vies humaines ne sont que peu de poids en regard de leurs ambitions de carrière. Mais ce roman est aussi et surtout une belle histoire d’amitié. La complicité entre Gaston le vétéran et Max l’apprenti soldat reste le fil conducteur du récit. Au travers de leurs péripéties de combattants, Max finit par considérer Gaston comme le père qu’il n’a pas connu tandis que l’aîné guide le jeune, le conseille, le protège, l’écarte du danger par des interdictions et des ordres judicieux. Ce type de relation n’est pas qu’une vision romanesque et a sans doute dû se produire à l’époque dans les tranchées entre les plus jeunes et les plus expérimentés. Du reste, Arthur Ténor n’en est plus à son coup d’essai sur 14-18 et montre une fois de plus qu’il maîtrise bien le sujet… " P. Bovyn assisté de Quentin P."
09 août 2008
Les premiers chapitres du Secret du génie humain
Voici les deux premiers chapitres du Secret du génie humain, roman ados/adultes, à paraître début septembre, chez Grasset Jeunesse (collection Grand Format). En vous souhaitant une lecture... géniale !
1 Les risques du direct
Le commandant de police Fabrice Ronet rentre chez lui un peu plus tôt que d'habitude, dix-neuf heures trente, bien dans sa tête mais épuisé. Après avoir fait voler son blouson de motard jusqu'au fauteuil, déchaussé ses santiags en émettant un bref râle de soulagement, puis avoir déposé sur la table du salon son arme de service dans son holster, il s'effondre sur le canapé canari.
– Aaaahm ! Le paradis, enfin ! lâche-t-il comme s'il poussait son dernier soupir.
Tout cela sous le regard mi-amusé mi-sévère de sa compagne et future épouse, Iness, plantée bras croisés derrière le bar de la cuisine américaine. Elle quitte son immobilité et rompt le silence :
– Sa Sainteté souhaite-t-elle que je la masse avant de lui apporter son dîner ?
Fabrice, les yeux fermés, sourit aux anges.
– Ma Sainteté souhaite être embrassée, câlinée, cocoonée...
– Mais certainement, Votre Gracieuse Majesté.
L'œil malicieux, la jeune femme rejoint son fiancé, étalé comme une flaque sur les moelleux coussins jaune. Elle lève au-dessus de lui des mains aux doigts crochus de convoitise, telle une harpie qui s'apprêterait à dévorer tout cru un dodu poulet. Le policier entrouvre un œil, s'effraie de l'expression de son amie :
– Attention, Iness...
Un petit rictus en coin... et c'est l'attaque ! Les serres se referment sur les flancs de la victime (précisément où c'est insupportable), et la bouche s'abat dans le cou.
– Non ! Ah ! Aaaah ! Iness... Mi... pitié ! hurle le supplicié.
L'empoignade se termine bientôt par un long baiser. La jeune femme allongée sur Fabrice rejette de côté sa longue chevelure brune. Elle le contemple de ses yeux gris vert, qui à présent n'expriment que tendresse et amour.
– Je t'ai préparé un repas de prince, mon prince, murmure-t-elle.
– Vraiment ? paraît s'étonner le policier.
– Mais oui ! En entrée, coquilles Saint-Jacques façon traiteur, dix minutes au four. À suivre, tagliatelles carbonara Lustucru, « faites des petits trous dans le sachet, avant d'enfourner au micro-ondes ». Et en dessert, Votre Majesté se délectera d'un mystère au cœur fondant de caramel, Vivagel... ou Carte d'Or, je ne sais plus.
– Formidable ! Et en digestif, qu'avez-vous prévu, fée du logis ?
– Eh bien... cela dépend.
– De quoi ?
– De la forme de monseigneur.
Fabrice laisse échapper un gloussement d'excitation, puis soupire :
– Tout à l'heure, j'aurais donné mon royaume pour une soirée comme celle-là. La déesse de l'amour m'aura entendu.
– C'est qui, cette déesse ?
– Mais toi, ma Vénus.
Un peu plus tard, assis en tailleur devant la table basse du salon, Fabrice Ronet déguste son dîner « princier ». Entre deux bouchées, il raconte sa journée, une banale journée de flic de quartier : une agression par-ci, un vol de scooter par-là, une dispute de voisinage qui tourne à l'échauffourée... Triste routine d'un monde qui refuse obstinément de vivre en paix. Comprenant que son compagnon se prépare un petit coup de cafard, Iness lui propose une sortie ou un jeu de société, tout en lui caressant d'une main délicate sa chevelure noir de jais. Fabrice Ronet dévisage son Aphrodite un long moment avant de répondre :
– Tu vas me traiter de vieux père pantouflard, mais je n'ai qu'une envie ce soir : me scotcher devant la télé et regarder le programme le plus nul de la soirée.
Sans paraître déçue, la jeune femme s'empare de la télécommande qui traîne sur le l’épais tapis persan.
– Alors tu vas être content, déclare-t-elle, c'est le jour de « On se dit tout... en direct ».
Sur l'écran à plasma s'affiche l'image du studio où se déroule cette émission de divertissement. Le principe tient en un concept simple : un choix d'invités aussi médiatiques qu’impertinents, des chroniqueurs à la langue affûtée et un animateur caustique à souhait qui espère à chaque émission voir l'invité craquer, provoquer un scandale ou déballer un lot d'informations sulfureuses... Même si elle déteste ce genre de peoplerie, Iness est finalement très heureuse puisqu'elle va pouvoir se blottir contre son fiancé, qui va la dorloter devant cette télévision, dont en vérité il n'a rien à faire.
Après quelques minutes, le présentateur Laurent Faure annonce l'invité suivant. Il s'agit d'un homme devenu célèbre grâce à ses étonnantes capacités intellectuelles.
– Il a été surnommé le génie du verbe ou, plus méchamment, le gourou de la logorrhée, explique l'animateur sur un ton de solennité un peu forcé. Cet ancien bègue est devenu d'un coup, à l'âge de trente-cinq ans, un surdoué de la parole, capable de tenir des discours de dix heures sans une seule fausse note. Ce miracle, étonnant mais attesté, serait survenu à la suite de la visite d'un ange dans sa chambre, qui lui aurait donné une mission divine et le moyen de l'accomplir, à savoir « le pouvoir du Verbe qui transforme le monde ». Après avoir fait la une des journaux et rassemblé autour de lui ses premiers adeptes, voilà qu'il connaît aujourd'hui un revers de fortune, puisque ses problèmes de diction semblent revenir au galop, comme un naturel trop vite chassé. Certains le croient quelque peu dérangé, d'autres fou génial. En tout cas, c'est une personnalité hors du commun que je vous demande d'accueillir... Arnaud Gestin !
Sur le jingle entraînant de l'émission, un personnage tout de noir vêtu apparaît au fond du décor lumineux. Le teint blafard, le regard bas et les traits tirés, il gagne d'un pas traînant le siège qui l'attend à la grande table ovale, entre un acteur de cinéma, une vedette du football et un milliardaire excentrique. Le nouveau venu s'installe sans l'esquisse d'un salut ou d'un sourire. Mains croisées sur la table, en une posture voûtée de vieillard fourbu, il fixe l'animateur avec dureté, comme s'il avait une dent contre lui. Ce dernier, en bon professionnel, lui souhaite la bienvenue avec une décontraction feinte, puis attaque d'entrée de jeu, ainsi qu'à son habitude :
– Arnaud Gestin, vous avez connu un vrai début de gloire, après votre guérison qui a fortement troublé les médecins qui vous suivaient. Mais voilà qu'aujourd'hui, vos problèmes de bégaiement resurgissent. Est-ce la fin du miracle ?
L'invité garde le silence et une immobilité parfaite. Laurent Faure, qui en a connu d'autres, ne se laisse pas troubler par cette attitude dérangeante et enchaîne sur quelques rappels biographiques.
Devant ce spectacle, en apparence ordinaire pour ce type d'émission, Fabrice Ronet éprouve une impression bizarre, comme si son intuition venait d'entrer en alerte.
– Ce type a une sale tête, déclare Fabrice pour lui-même.
Il est vrai qu'avec ses sept années d'expérience policière, il commence à s'y connaître en matière de « sales têtes ». Celle-ci lui inspire pourtant un sentiment différent de celui qu'il connaît face aux loubards et roublards de tout poil qu'il interroge à longueur de journée. Iness tourne un œil vers le téléviseur.
– Je dirais même inquiétante, estime-t-elle avec une moue de perplexité.
L'invité conserve en effet un regard bas ouvertement menaçant. L'animateur tente une nouvelle question :
– Arnaud Gestin, vous prétendez avoir été visité par un ange...
– Je n'ai ja... jamais parlé d'ange ! le coupe l'intéressé.
– Ah, il a une voix ! Applaudissez, s'il vous plaît... (Le public, goguenard, obéit sans retenue.) Donc vous avez fait une rencontre, disons, un peu spéciale. Pouvez-vous nous raconter ça ?
Sans répondre, l'homme se redresse sur son siège. Fabrice fait de même contre le dossier du canapé.
– Qu'est-ce qui t'arrive ? demande Iness.
– Il va se passer quelque chose.
La jeune femme connaît assez son compagnon pour savoir qu'en certains domaines, il dispose d'un sixième sens infaillible.
– Quoi ? demande-t-elle en s'asseyant en tailleur.
– Je parie qu'il va se lancer dans un discours délirant et qu'ils vont être obligés de l'évacuer de force.
– Moi, je parie qu'il va s'en aller comme il est arrivé, sans lâcher un mot.
– O.K.. Tope là.
Pendant qu'ils déterminent l'enjeu du pari, Laurent Faure, peu rassuré par la tournure de l'interview, tente de reprendre la main sur son invité.
– Allons, monsieur Gestin, vous avez sûrement beaucoup de choses à nous dire, et sans bégayer, j'en suis sûr.
L'invité quitte son siège, mais reste planté à côté sans laisser deviner la moindre émotion ou intention.
– Ça va venir, je le sens ! lance Fabrice, se réjouissant déjà d'avoir gagné son pari.
– Vous êtes mal à l'aise, traduit Laurent Faure. Je comprends tout à fait ; ce n'est pas évident de s'exprimer devant des millions de gens, surtout dans votre cas. Vous savez, ce plateau n'est pas une salle de torture, même si nous soumettons nos invités à la question ! Mesdames, messieurs, je vous demande d'applaudir Arnaud ! C'était déjà très courageux de sa part d'accepter de venir.
Tandis que retentissent les applaudissements censés clore le « raté » du gourou de la logorrhée, celui-ci déboutonne sa veste, y plonge la main droite et en sort un pistolet noir. Le public émet un hoquet de stupéfaction. Les trois autres invités ont un mouvement de recul, levant les mains en l'air comme dans un western. Quant à l'animateur, il grimace un sourire, comme s'il ne s'agissait que d'une mauvaise blague :
– Allons, Arnaud, ce n'est pas si grave...
Arnaud Gestin pointe son arme sur lui et tire. Atteint en pleine poitrine, l'animateur s'effondre comme une masse. L'instant suivant, alors que la panique s'empare du plateau, c'est le footballeur qui est abattu d'une balle en plein front, puis l'acteur dans le dos aussitôt après. Une voix crie : « Coupez ! Coupez ! » Un quatrième coup de feu claque, juste avant que l'image du carnage soit remplacée par un écran bleu.
Abasourdis d'horreur, Fabrice et Iness ne peuvent émettre un son. Puis, enfin, le policier rompt le silence :
– Ça va sûrement passer au zapping.
2
Le doigt dans le pétrin
Onze morts, treize blessés, tel est le bilan de la tuerie de l'émission « On se dit tout... en direct ». Le forcené a lui-même été abattu sans sommation dans sa voiture, alors qu'il rentrait chez lui aussi tranquillement qu'après être allé voir un copain. Vivement choquée, la nation tout entière s'interroge depuis sur la facilité avec laquelle un homme, déjà catalogué « dérangé mental », a pu introduire sur un plateau de télévision un pistolet et une ceinture de chargeurs. Pour les spécialistes, c'est plutôt le cas psychiatrique qui fait débat : aurait-on pu prévoir un tel acte de folie ? Peut-on seulement l'expliquer ? Car ce qui a frappé les psychologues, c'est la froideur et l'absence de théâtralisation du tueur pendant son acte criminel. Même les pires serial killers ne peuvent s'empêcher de mettre en scène leurs crimes, de les expliquer, voire de leur donner une justification « mystique ». Le cas Gestin ne laisse prise à aucune interprétation classique, car il ne correspond pas vraiment à un schéma clinique.
Pour le commandant Ronet, qui suit avec un intérêt soutenu les conséquences et développements de cette affaire, une autre question se pose : le coup de folie de Gestin va-t-il susciter des vocations ? Car son écho médiatique n'aura sûrement pas échappé aux quelques autres illuminés de son espèce. En vérité, l'inquiétude d'Fabrice n'est pas due au hasard : quelques semaines plus tôt, une affaire criminelle digne d'un film d'horreur a été évitée de justesse. Elle n'a donc pas fait la une des journaux, mais le commandant a pu en connaître les détails par des collègues du commissariat chargé de la traiter. Un vétérinaire, brusquement reconverti dans la chirurgie esthétique, s'était promis de « changer la face du monde ». Son assistante avait d'abord cru à une blague de carabin, jusqu'à ce qu'elle découvre que son patron s'apprêtait à kidnapper deux de ses clientes, afin de procéder à une première expérience « d'échange de visage » ! Dénoncé puis interpellé, l'homme avait avoué avec un calme effarant ses intentions, les justifiant simplement ainsi : « Certains sculptent le marbre, d'autres le bois. Mais la plus noble des matières, c'est la chair ». Un aveu à glacer le sang d'un vampire. L'homme a été illico conduit à Sainte-Anne.
Ce qui dans cette histoire a intrigué Fabrice Ronet, c'est le parcours de ce criminel en puissance. Il paraissait parfaitement normal et équilibré, jusqu'à ce que lui vienne l'envie de commencer des études de chirurgie esthétique. Le cursus universitaire étant long, et à ses yeux incomplet, il s'était attaqué seul au programme. Le plus surprenant avait été la rapidité avec laquelle il avait assimilé une somme de connaissances qui aurait demandé cinq années d'études à un étudiant brillant. Le speeder docteur avait mémorisé l'intégralité de la documentation disponible sur le sujet. Ne lui manquait que la pratique...
Quel rapport avec le massacre auquel sept millions de téléspectateurs ont assisté en direct ? Arnaud Gestin s'était pareillement, et au même moment, découvert une vocation peu ordinaire, nécessitant des capacités hors du commun, et qu'il avait acquises en quelques semaines.
– Bizarre, bizarre, murmure Fabrice en se caressant le menton.
– Pardonnez-moi, mais... pourquoi dites-vous bizarre ?
Le commandant dévisage le bonhomme malingre et timide assis de l'autre côté de son bureau.
– Moi, j'ai dit bizarre ?
– Mais oui, je vous assure. Vous avez dit bizarre, bizarre en regardant ma déposition.
Fabrice reste quelques secondes sans réaction, puis soudain éclate de rire.
– Ne faites pas attention, j'étais en train de penser à un drôle de drame. Reprenons...
– Mais... commandant, vous m'avez dit que c'était fini, et que je n'avais plus qu'à signer.
L'officier de police acquiesce en souriant. Il donne le document à parapher au plaignant, un commerçant victime d'une tentative d'extorsion de fonds, le raccompagne à la porte de son bureau, puis revient s'asseoir pour, enfin seul, reprendre sa méditation à voix haute :
– Donc, ces types ont développé des capacités incroyables en trois claquements de doigts. Et ensuite, ils pètent un plomb.
Les pieds sur son bureau, observant d'un air inspiré par la fenêtre la façade grise de l'immeuble d'en face, il se demande s'il pourrait exister une analogie plus étroite entre les profils de ces deux déments. Après quelques secondes, il renonce avec un soupir de lassitude. De toute façon, se dit-il, n'étant pas chargé d'enquêter sur ces affaires, sans doute déjà classées, il ferait mieux de réfléchir aux siennes propres, dont cette histoire de racket. Sans conviction ni grande concentration, il relit la déposition du petit commerçant. Mais voici que pépie joyeusement sur son bureau son téléphone mobile. Il s'empare de l'appareil, dont l'écran lumineux affiche le plus doux des noms : Iness.
– Miaou ! miaule-t-il en acceptant la communication.
– Fabrice, je te dérange ?
Le policier se laisse aller avec décontraction contre le dossier de son fauteuil.
– C'est que... je suis en entretien particulier avec ma nouvelle stagiaire, Ingrid. Une Suédoise...
– S'il te plaît, cesse de faire l'idiot, j'ai quelque chose à te dire.
Fabrice fronce les sourcils. Iness est préoccupée, donc il l'est lui aussi.
– Je suis seul. Qu'est-ce qui se passe ?
– Je viens de recevoir un appel de Patricia. Tu sais que son patron est en arrêt maladie ?
– Oui, et qu'on ignore si ça va durer. Elle est virée ?
– Non, ça n'a rien à voir. En attendant que la direction nomme un rédac chef par interim, Patricia gère le courrier et bien sûr les mails.
– Hum... normal pour une secrétaire de rédaction.
– L'un des messages qu'elle a reçus lui a paru bizarre.
– Bizarre ?
– Oui, très bizarre.
– Tu as dit bizarre ?
– Fabrice, je t'en prie, elle est un peu lourde, celle-là.
– Bon, et alors.
– Alors, elle m'a envoyé une copie du mail que j'ai transférée sur notre boîte perso pour que tu puisses l'ouvrir.
– Tu ne veux pas m'en dire plus ?
– Non. Lis-le et rappelle-moi au bureau pour me dire ce que tu en penses. À plus, mon commandant.
– À plus, ma minette.
Sitôt raccroché, Fabrice fait crépiter son clavier d'ordinateur pour qu'apparaisse le fameux courriel. Il le lit rapidement et constate qu'effectivement, son contenu a de quoi inspirer la plus grande perplexité.
Il a pour objet : « Révélations sur Arnaud Gestin ».
« À l'attention personnelle de M. Yves Carlin, rédacteur en chef du Monde.
De la part du professeur Etienne Hamys, neurologue.
Monsieur,
Le massacre du 17 mai, en direct à la télévision, a une explication qui n'a pas encore été trouvée, mais le sera inévitablement dès lors que les enquêteurs découvriront qu'Arnaud Gestin suivait, dans mon unité de recherche, un certain conditionnement neuropsychiatrique. Ce drame était un accident (arrêt prématuré et trop brutal de traitement), dont je ne souhaite pas être tenu pour responsable. Or, si j'étais amené à devoir me justifier publiquement, cela reviendrait à me défendre comme un présumé coupable, ce qui aurait des conséquences désastreuses sur ma réputation et ma carrière. J'ai donc décidé de prendre les devants en révélant à un organe de presse de premier plan la cause indirecte de ce terrible drame. Pour cela, je vous propose d'entrer en relation avec moi, de manière confidentielle, en m'appelant au numéro de téléphone indiqué ci-dessous. Je vous demande une réponse sous 24 heures, faute de quoi je m'adresserai à un autre journal. »
Le courriel se termine par une formule de politesse et un numéro de mobile.
Spontanément, Fabrice est tenté de composer ce dernier. La raison lui commande de n'en rien faire et de prendre le temps de réfléchir avant d'entreprendre quoi que ce soit. En vérité, en ces temps qui manquent singulièrement de piment, une décision s'est déjà esquissée dans son subconscient d'aventurier. Il décroche son téléphone de bureau, puis compose le numéro de Iness qui est graphiste numérique dans une agence de design.
– Miaou ! miaule-t-il dès qu'il entend sa voix cristalline.
– Alors ?
– Alors, j'aimerais que tu demandes à ta copine de garder ce message secret sous le coude pendant vingt-quatre heures.
– D'accord, et je lui justifie ça comment ?
– Je vais prendre la place de son patron.
– Pardon ?
– Juste le temps d'un coup de fil.
– C'est pas pour que tu fasses une bêtise que je t'ai appelé.
– Ah ? C'est pour quoi alors ?
– Patricia attend un conseil, pas d'être impliquée dans une usurpation d'identité.
– Mon conseil, c'est qu'elle ne parle de ce mail à personne jusqu'à demain. Tu n'es pas obligée de lui en dire plus.
Un silence prolongé indique que la jeune femme réfléchit.
– Bon, d'accord, finit-elle par consentir. Après tout, ça fait partie de ton boulot de flic. À plus tard.
– À plus tard.
– Tu veux bien me refaire le matou amoureux... ?
Fabrice s'exécute, jusqu'à ce que la porte du bureau s'entrebâille et qu'une tête apparaisse.
– Je vois que mon commandant est en plein interrogatoire, remarque le lieutenant Hubert Michalon. Tu es sur l'affaire des Aristochats ?
Il referme vivement la porte pour éviter la boule de papier que lui lance Fabrice. Celui-ci pose un regard indécis sur son téléphone qu'il vient de raccrocher. Quelque chose lui dit qu'il s'apprête à mettre le doigt dans un sacré pétrin. À l'inverse, il songe qu'il n'y a rien de tel pour tuer l'ennui qu'une bonne embrouille à portée nationale.
11 juillet 2006
Reportage Clermont 1ère 2004
Reportage Clermont 1ère 2004
Vidéo envoyée par arthurtenor
Interview d'Arthur Ténor réalisée par la TV locale Clermont 1ère en 2004.
07 juillet 2006
Il s'appelait le Soldat Inconnu
Il s'appelait le Soldat Inconnu
Vidéo envoyée par arthurtenor
Reportage réalisé en 2006 par France 3 Auvergne.
15 décembre 2005
Epilogue de Il s'appelait... le soldat inconnu
A propos de Il s'appelait... le soldat inconnu.
Ce roman paru chez Gallimard Jeunesse, en Folio Junior, n'est pas la version intégrale. Pour ceux que cela intéresse, je vous propose ci-dessous ce dernier chapitre qui figurait dans le texte initial. Bonne lecture...
26 Il s'appelait... le Soldat Inconnu
Chaque 1er octobre, année après année, qu'il vente, qu'il pleuve, que la guerre ravage les foyers ou qu'il y ait épidémie de grippe, Lucie se rend sur la tombe du Soldat Inconnu. Pourquoi le 1er octobre ? Personne, jamais, n'a pu le lui fait dire, sauf André. C'est un 1er octobre, jour de rentrée des classes, qu'elle vit François pour la première fois. Elle a choisi cette date comme un anniversaire de mariage... Elle aurait pu en retenir tant d'autres. Un jour de 1976 pourtant, la maladie réussit à la coucher peu avant ce rendez-vous annuel. Elle a quatre-vingts ans. – S'il te plaît, Clément, emmène moi là-bas. Son fils hoche négativement la tête. Il lâche un soupir embarrassé avant de répondre : – Mais enfin, maman, tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Tu n'en n'auras jamais la force... – Bien sûr que si ! Regarde, je peux même marcher toute seule ! Lucie quitte son lit et fait quelques pas en prenant appui sur Clément qui proteste, mais ne sait comment s'y prendre pour forcer sa mère à l'écouter. Ils ne sont pas à l'hôpital où l'on sait traiter les vieux... comme des enfants. Désespérée, la vieille femme fixe son fils d'un regard si suppliant qu'il ne peut le soutenir. – S'il te plaît, emmène-moi là-bas. – Je ne te comprends pas, maman. Et si tu avais un malaise ? Et que... et que... Il n'ose dire « Et que tu meurs là-bas ». Une étincelle luit dans le regard de Lucie. Elle ne pourrait rêver plus bel endroit pour mourir. Tout à coup, Clément cède : – D'accord, on y va.
Quelques heures plus tard, ils arrivent sous l'Arc de Triomphe. Clément donne le bras à sa mère qui ne tient debout qu'au prix d'un terrible et douloureux effort. Pourtant, cela fait bien longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi légère. – Bon, nous y voilà, maugrée son fils. Mais on ne va pas rester longtemps, ajoute-t-il en frissonnant. Y'a un courant d'air du diable, là-dessous ! Elle ne l'écoute pas, contemplant la rosace représentant un bouclier renversé, ciselé et constitué d'épées placées en étoile. – Tu veux bien me lâcher une minute, s'il te plaît ? demande Lucie en dégageant doucement son bras. La femme plie les genoux et brusquement se laisse choir sur la dalle mortuaire. – Maman ! s'exclame Clément. Il jette des regards alentour comme s'il avait honte. Sa mère souhaite qu'il s'éloigne un peu, mais il réplique : – Non, non, je reste. Lucie sort de son sac à main la figurine de bois que François a réalisée il y a si longtemps. « J'aimerais bien mourir maintenant », prie-t-elle en pensée, s'adressant directement à Dieu. Elle ferme les yeux et attend la mort, avec sérénité. Mais soudain des mains la saisissent. – Qu'est-ce que vous faites ? Laissez-moi ! Laissez-moi ! Des ambulanciers l'emportent vers un hôpital, la figurine de bois est restée sur place.
Lucie ne passera pas la nuit. Elle le sait et a demandé à parler seule à seule avec sa petite fille Aurore. Une jeune beauté de vingt ans pimpante et souriante pénètre dans la chambre. Seuls ses yeux gonflés révèlent qu'elle a pleuré récemment. – Ça va, mamie ? Lucie acquiesce d'un simple sourire. Elle fait signe à la jeune fille de venir s'asseoir sur le lit, tout près d'elle. – Tu as un petit ami, Aurore ? lui demande-t-elle après un long silence. Sa petite fille baisse les yeux. – Oui. – Il est comment ? Aurore lui parle de son jeune fiancé, enfin, ils ne sont pas vraiment fiancés, les temps ont changé... – Et toi mamie, à mon âge, tu en avais un, de petit ami ? – Oh oui. – Il s'appelait comment ? Lucie fronce les sourcils. Elle ne veut pas le lui dire. Alors elle répond dans un murmure inaudible : – Il s'appelait... le Soldat Inconnu. Un homme jeune et rayonnant entre alors dans la chambre, et le cœur de Lucie se serre. C'est impossible ! Elle se redresse contre ses oreillers. Le garçon s'approche. Il a une belle chevelure brune, légèrement bouclée, un regard sombre mais rieur et une peau à peine hâlée, comme par un soleil de printemps. – François... c'est toi ? – Bien sûr ! – Comme tu es jeune ! – Hof, quinze-seize ans. Tu viens ? Elle se lève et s'étonne à peine d'avoir recouvré toute sa vigueur. Furtivement, elle prend conscience qu'elle aussi a retrouvé le corps de son adolescence. – Où veux-tu m'emmener ? s'enquiert-elle en acceptant sa main. – Pardi ! Dans notre grange à foin, tu ne l'as pas oubliée ? Ils dévalent l'escalier du grenier, traversent la cour de la ferme comme deux comètes rieuses. Émile, qui partait nourrir sa percheronne, s'immobilise avec son seau d'avoine. – Bon sang de bois, grommelle-t-il en se lissant la moustache, va encore falloir qu'elle attende, la Georgette ! Joséphine s'arrête de balayer le perron de la maison, elle sourit puis reprend sa tâche. Lucie et François disparaissent dans la grange. Ils s'embrassent, ils tournoient. Ils s'aiment pour l'éternité.



