A propos de Il s'appelait... le soldat inconnu.

Ce roman paru chez Gallimard Jeunesse, en Folio Junior, n'est pas la version intégrale. Pour ceux que cela intéresse, je vous propose ci-dessous ce dernier chapitre qui figurait dans le texte initial. Bonne lecture...

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Il s'appelait... le Soldat Inconnu

 

 

Chaque 1er octobre, année après année, qu'il vente, qu'il pleuve, que la guerre ravage les foyers ou qu'il y ait épidémie de grippe, Lucie se rend sur la tombe du Soldat Inconnu. Pourquoi le 1er octobre ? Personne, jamais, n'a pu le lui fait dire, sauf André. C'est un 1er octobre, jour de rentrée des classes, qu'elle vit François pour la première fois. Elle a choisi cette date comme un anniversaire de mariage... Elle aurait pu en retenir tant d'autres.

Un jour de 1976 pourtant, la maladie réussit à la coucher peu avant ce rendez-vous annuel. Elle a quatre-vingts ans.

– S'il te plaît, Clément, emmène moi là-bas.

Son fils hoche négativement la tête. Il lâche un soupir embarrassé avant de répondre :

– Mais enfin, maman, tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Tu n'en n'auras jamais la force...

– Bien sûr que si ! Regarde, je peux même marcher toute seule !

Lucie quitte son lit et fait quelques pas en prenant appui sur Clément qui proteste, mais ne sait comment s'y prendre pour forcer sa mère à l'écouter. Ils ne sont pas à l'hôpital où l'on sait traiter les vieux... comme des enfants. Désespérée, la vieille femme fixe son fils d'un regard si suppliant qu'il ne peut le soutenir.

– S'il te plaît, emmène-moi là-bas.

– Je ne te comprends pas, maman. Et si tu avais un malaise ? Et que... et que...

Il n'ose dire « Et que tu meurs là-bas ». Une étincelle luit dans le regard de Lucie. Elle ne pourrait rêver plus bel endroit pour mourir. Tout à coup, Clément cède :

– D'accord, on y va.

 

 

Quelques heures plus tard, ils arrivent sous l'Arc de Triomphe. Clément donne le bras à sa mère qui ne tient debout qu'au prix d'un terrible et douloureux effort. Pourtant, cela fait bien longtemps qu'elle ne s'est pas sentie aussi légère.

– Bon, nous y voilà, maugrée son fils. Mais on ne va pas rester longtemps, ajoute-t-il en frissonnant. Y'a un courant d'air du diable, là-dessous !

Elle ne l'écoute pas, contemplant la rosace représentant un bouclier renversé, ciselé et constitué d'épées placées en étoile.

– Tu veux bien me lâcher une minute, s'il te plaît ? demande Lucie en dégageant doucement son bras.

La femme plie les genoux et brusquement se laisse choir sur la dalle mortuaire.

– Maman ! s'exclame Clément.

Il jette des regards alentour comme s'il avait honte. Sa mère souhaite qu'il s'éloigne un peu, mais il réplique :

– Non, non, je reste.

Lucie sort de son sac à main la figurine de bois que François a réalisée il y a si longtemps. « J'aimerais bien mourir maintenant », prie-t-elle en pensée, s'adressant directement à Dieu. Elle ferme les yeux et attend la mort, avec sérénité. Mais soudain des mains la saisissent.

– Qu'est-ce que vous faites ? Laissez-moi ! Laissez-moi !

Des ambulanciers l'emportent vers un hôpital, la figurine de bois est restée sur place.

 

Lucie ne passera pas la nuit. Elle le sait et a demandé à parler seule à seule avec sa petite fille Aurore. Une jeune beauté de vingt ans pimpante et souriante pénètre dans la chambre. Seuls ses yeux gonflés révèlent qu'elle a pleuré récemment.

– Ça va, mamie ?

Lucie acquiesce d'un simple sourire. Elle fait signe à la jeune fille de venir s'asseoir sur le lit, tout près d'elle.

– Tu as un petit ami, Aurore ? lui demande-t-elle après un long silence.

Sa petite fille baisse les yeux.

– Oui.

– Il est comment ?

Aurore lui parle de son jeune fiancé, enfin, ils ne sont pas vraiment fiancés, les temps ont changé...

– Et toi mamie, à mon âge, tu en avais un, de petit ami ?

– Oh oui.

– Il s'appelait comment ?

Lucie fronce les sourcils. Elle ne veut pas le lui dire. Alors elle répond dans un murmure inaudible :

– Il s'appelait... le Soldat Inconnu.

Un homme jeune et rayonnant entre alors dans la chambre, et le cœur de Lucie se serre. C'est impossible ! Elle se redresse contre ses oreillers. Le garçon s'approche. Il a une belle chevelure brune, légèrement bouclée, un regard sombre mais rieur et une peau à peine hâlée, comme par un soleil de printemps.

– François... c'est toi ?

– Bien sûr !

– Comme tu es jeune !

– Hof, quinze-seize ans. Tu viens ?

Elle se lève et s'étonne à peine d'avoir recouvré toute sa vigueur. Furtivement, elle prend conscience qu'elle aussi a retrouvé le corps de son adolescence.

– Où veux-tu m'emmener ? s'enquiert-elle en acceptant sa main.

– Pardi ! Dans notre grange à foin, tu ne l'as pas oubliée ?

Ils dévalent l'escalier du grenier, traversent la cour de la ferme comme deux comètes rieuses. Émile, qui partait nourrir sa percheronne, s'immobilise avec son seau d'avoine.

– Bon sang de bois, grommelle-t-il en se lissant la moustache, va encore falloir qu'elle attende, la Georgette !

Joséphine s'arrête de balayer le perron de la maison, elle sourit puis reprend sa tâche. Lucie et François disparaissent dans la grange. Ils s'embrassent, ils tournoient. Ils s'aiment pour l'éternité.