Voici le début du premier récit du recueil C'était la guerre (sortie prévue en mars 2010 chez Oskar Jeunesse).

Le héros s'appelle Wilhelm Gudener, un personnage qui a réellement existé, qui a vraiment reçu des mains d'Hitler sa croix de fer et dont voici le visage :

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C’ÉTAIT LA GUERRE I

La Croix de fer de Wilhelm Gudener

Note de l’auteur

Wilhelm Gudener, le héros de ce récit, a réellement existé. Il n’avait pas douze ans quand le IIIème Reich s’est effondré. Pourtant, il a été l’une des recrues combattantes engagées dans la défense de « la forteresse de Berlin », en avril 1945. J’ai découvert ce garçon dans des images d’actualité de la Propaganda-Staffel, l’office nazi de propagande et de contrôle de la presse. On y voit un Adolf Hitler épuisé recevant, dans les jardins dévastés de la Chancellerie, des membres des jeunesses hitlériennes, dont certains devaient être décorés de la Croix de fer. Wilhelm était l’un d’eux. Qui était-il ? Qu’est-il devenu ? Et quel regard porterait-il aujourd’hui sur… sa Croix de fer ?


            Wilhelm Gudener n’a pas hésité un instant. Quand le Waffen-SS a annoncé aux habitants de son immeuble, terrés dans la cave comme la plupart des Berlinois, que les Russes arrivaient, il s’est aussitôt proposé pour devenir estafette, c’est-à-dire porter les messages, fût-ce au péril de sa vie. Sa mère l’a supplié de ne pas y aller, mais que valent des larmes en regard du devoir de défendre la patrie ? C’est ainsi que cet enfant au caractère bien trempé a été affecté à l’un des bataillons de la Volksturm, chargés de palier au manque d’effectif de la Wehrmacht. Il était un simple membre de la Hitlerjugend, désormais il sera soldat ! Certes sans fusil, mais si fier…

            Après quelques tergiversations, son voisin Günter Pfitzer, le camarade de toutes les joies et de toutes peines de leur enfance dans la guerre, le frère d’armes en somme, a fini par accepter de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Il est d’un an plus âgé que lui, mais nettement moins vaillant ! Un peu à l’image des recrues de la Volksturm, dont bon nombre sont trop vieilles pour faire la guerre. En vérité, ce qui manque à Günter est la combativité, cette foi indéfectible et résolue en la victoire finale. Certes, il ne l’a pas encore exprimé clairement, mais ses doutes sont si évidents ! Cela se voit surtout dans son peu d’entrain à se porter volontaire pour les missions les plus dangereuses. Pour sa défense, Wilhelm veux bien admettre que la situation est difficile, en apparence même désespérée. Mais ce que les défaitistes et les lâches ignorent, ou ne veulent pas entendre, c’est que le Fürer va bientôt disposer d’une arme nouvelle. On la dit si puissante qu’elle peut changer d’un coup l’issue de la bataille, peut-être même de la guerre ! C’est pourquoi la défaite est promise aux Bolcheviques, comme l’enfer aux ennemis de la race pure ! Alors il faut y croire, résister… ou périr.

            En attendant, l’enfer est une réalité bien allemande.

***

En ce 20 avril 1945, les armées soviétiques sont parvenues à encercler complètement Berlin. Le 20 avril, jour anniversaire du Fürer ! Quel odieux cadeau pour un si grand homme ! Wilhelm enrage doublement. Du coup, il a accepté tout à l’heure de transporter trois Panzerfaust, ces roquettes anti-chars qui font des ravages parmi les blindés T34 russes, jusque dans un secteur particulièrement exposé aux bombardements. Bien que sollicité avec fermeté par l’officier de leur section, Günter a renoncé, car il a peur de sortir. Il tremble et transpire rien qu’à l’idée qu’on puisse lui demander de détruire un tank ennemi, car  il faut l’approcher au plus près pour être sûr du résultat, ce qui signifie une mort quasi assurée pour le tireur.

Wilhelm s’est donc chargé de trois Panzerfaust qu’il emporte en ce radieux matin d’avril à travers les rues désertes de Berlin. Il les serre à plein bras contre lui, comme s’il s’agissait de ces cônes-surprises que son grand-père lui offre à Noël. Sans avoir besoin de se voir dans un miroir, il se doute qu’il a davantage l’air d’un enfant que d’un soldat. Pour quelque obscure raison, la nature s’entête à le faire grandir moins vite que son âge l’exige. Du coup, avec par surcroît ses joues rondes et roses de poupon, il paraît avoir huit ans. Mais son esprit a la maturité d’un jeune homme de  vingt… disons dix-huit ans. Et puis peu importe s’il n’est qu’un enfant-soldat ! L’essentiel est de ne douter de rien, animé qu’il est par sa foi en la cause nationale-socialiste. Il en porte l’emblème à son bras gauche, ce brassard rouge  à croix gammée qui tranche si bien sur son uniforme bleu marine.

Après avoir surgi d’une ruelle dans une immense avenue, il s’accroupit derrière un tas de gravats pour reprendre son souffle. Il sait qu’il n’a pas encore fait le plus dur, car c’est à l’approche du secteur de Tempelhof où on lui a demandé de livrer les armes, que ça gronde le plus. Là-bas, pas une seconde ne passe sans qu’une déflagration ne fasse vibrer l’air et trembler les murs. Ce n’est pourtant pas cela qui le fera renoncer.

Face à lui, s’étire l’immense boulevard qui a connu tant de glorieux défilés militaires. De plus, il s’appelle Wilhelmstrasse ! Autant dire que c’est le sien ! Il n’est plus qu’une allée de désolation, jonchée de débris d’immeubles, de poutres à demi calcinées et de carcasses de Volkswagen. Wilhelm revoit en souvenir un lieu grouillant de vie, où les passants semblaient heureux, où toutes les façades étaient pavoisées aux couleurs de Reich, où les vitrines regorgeaient de marchandises… C’était il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, tout est gris, gris de poussière, gris comme le moral de Günter, songea-t-il avec tristesse. Il n’y a guère que le ciel qui soit rayonnant…

– « Tiens, se dit-il tout à coup, c’est un signe. »

Il a toujours fait beau le jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler.

Reportant son attention sur la ville, il s’interroge : Comment a-t-on pu en arriver là ? Quel traître faudrait-il châtier ? Une bouffée de haine le submerge. Il se relève et par-dessus le monceau de gravats jette un regard vers le sud. La distance à parcourir à découvert avant de pouvoir à nouveau se mettre à l’abri est bien longue. L’ennemi n’est pas encore là, mais le jeune hitlerjugend craint d’être fauché par une explosion. Comme en réplique à cette pensée, il capte un sifflement qui s’amplifie à une vitesse phénoménale. C’est un obus ! Mais Wilhelm ne bougera pas. Il est invincible ! Le projectile s’abat à une centaine de mètres au pied d’un immeuble d’habitation. Le souffle chaud de l’explosion renverse le garçon comme un fétu de paille, et la détonation lui vrille les tympans. Dans un geyser de briques et de poussière, tout un pan de l’immeuble s’effondre, obstruant une partie de l’avenue.

Groggy, Wilhelm se redresse sur les coudes. Il secoue la tête. Il a un coup au cœur en constatant qu’il ne tient plus les Panzerfaust. Il explore vivement du regard le sol autour de lui et respire ; ils sont là, tous les trois, presque alignés sur le flanc du tas de gravats, et surtout en parfait état ! Le garçon s’empresse de se remettre sur pied, puis de ramasser son calot et son fardeau. Il s’élance, sans réfléchir, sans peur et en chantant dans sa tête l’hymne du parti nazi Horst-Wessel-Lied (Le chant de Horst Wessel).

***

Wilhelm Gudener court à perdre haleine sur cette interminable Wilhelmstrasse, contournant ou escaladant toute sorte d’obstacles fumants. Une exaltation inattendue l’envahit, comme s’il montait à l’assaut en bravant le feu ennemi. Les enfants éprouvent cela quand ils jouent à la guerre. En l’occurrence, il n’y a ni jeu ni enfant, et le danger de mort est bien réel.

Il stoppe tout à coup. Cette entrée d’immeuble sur sa droite lui paraît familière. Il se concentre, sourcils froncés, et tout à coup s’exclame à voix haute :

– Mais oui, je me souviens !

C’est là qu’il vient prendre ses cours de piano, plus exactement qu’il venait jusqu’à l’année dernière, car  avec l’intensification des bombardements sur Berlin, sa mère n’a plus voulu qu’il s’y rende. Il n’en revient pas ; le bâtiment a subi de tels dégâts que le garçon a failli ne pas le reconnaître. La porte a été soufflée et gît à présent sur le trottoir, fendue par le milieu. Le couloir sombre qui s’enfonce au-delà de cette béance, lui rappelle qu’il existe une sortie de l’autre côté. Puis par une galerie traversant un pâté de maison il pourrait déboucher directement dans une rue, dont il a oublié le nom. Mais cela raccourcira sensiblement son trajet, et par conséquent le délai pour livrer en première ligne ses précieux « tueurs de chars ».

Il remonte ceux-ci contre sa poitrine, puis reprend sa course folle, alors qu’au loin crépite une mitrailleuse. Les rues, les passages et les places s’enchaînent ainsi. Mais à tout instant il doit s’arrêter pour se repérer, car les bombardements ont été si destructeurs qu’il ne reconnaît plus rien. Il vient à peine de déboucher sur un boulevard qu’une série de déflagrations l’oblige à se coucher sur le pavé, puis à ramper vers un porche. Un soldat se tient là, dans l’ombre, assis dos au battant de bois brun. Il porte un casque d’acier un peu trop grand et un uniforme vert de la Wehrmacht affreusement sale.

– Ouf ! Un peu plus et j’étais ramassé, soupire Wilhelm.

L’homme ne répond pas. Sans doute est-il épuisé, car il garde la tête inclinée, en appui sur son fusil qu’il maintient entre ses bras.

– Tu arrives à dormir avec ce vacarme ? l’interroge le garçon.

Il pose la main sur l’épaule du soldat ; celui-ci bascule lentement sur le côté. C’est  alors seulement que Wilhelm remarque le trou rouge qui perce la veste du malheureux au niveau du ventre. Et voici que son casque tombe et roule sur le carrelage, découvrant un visage d’une pâleur effrayante. Wilhelm a un sursaut de peur. Il se relève, l’estomac comprimé, fixe le malheureux avec un air horrifié, puis fait volte-face et s’enfuit. Un peu plus loin, il doit s’arrêter pour respirer. Ce n’est pas la première fois qu’il voit un mort, mais celui-là avait quelque chose de particulier. Il lève les yeux pour puiser un peu de réconfort dans l’azur du ciel. Ce cadavre était celui d’un enfant de son âge. Pis, lui ressemblant au point qu’il a cru se voir lui-même… Il frissonne de tout son corps.

– Eh toi, qu’est-ce que tu fiches là ? l’interpelle soudain un homme.

Wilhelm se retourne et voit émerger d’un couloir d’immeuble un lieutenant de la Wehrmacht. Tout en maintenant ses trois lance-roquettes contre lui, l’enfant salue maladroitement l’officier.

– Pardon, mon lieutenant ! Je dois me rendre à la première ligne de résistance, du côté de Tempelhof, afin de livrer ces Panzerfaust à un poste de combat.

L’homme le considère quelques instants, les mains dans les poches, puis paraît soudain prendre une décision.

– Eh bien tu y es, mon garçon ! Suis-moi !

L’officier disparaît dans le couloir. Intrigué autant qu’inquiet, Wilhelm l’y rejoint, mais sans empressement. Il pénètre alors dans une cour intérieure pavée où sont rassemblés des combattants. C’est une unité de la jeunesse hitlérienne au repos, ou peut-être qui attend ses ordres. Le garçon découvre avec effarement un ramassis de jeunes gens dépenaillés, piteux, sales et découragés, qui se traînent par terre comme des vaincus. Il dévisage le lieutenant à côté de lui, qui affiche à l’inverse un air bizarrement décontracté, voire goguenard.

– C’est ici la compagnie du Hauptsturmfuhrer [1] Kirschner ? s’enquiert avec méfiance Wilhelm.

– Non, mais tu peux laisser tes sucettes à ces braves, ils sauront quoi en faire.

– C’est que…

– C’est un ordre, insiste le lieutenant, sans toutefois élever la voix. Allons, détends-toi. La compagnie dont tu parles n’existe plus. Elle a été décimée par un pilonnage d’artillerie lourde. Il est possible qu’il y ait ici un ou deux rescapés…

Le lieutenant s’interrompt en voyant pénétrer dans la cour, par une porte donnant sur une cage d’escalier, un colonel des troupes blindées de la Waffen-SS dans un uniforme noir impeccable. Lui au moins a fière allure, note Wilhelm. Le pas ferme et le regard droit, l’officier approche, fixant d’un air martial ce petit soldat chargé de trois Panzerfaust. En faisant claquer ses talons, le lieutenant lève la main droite pour un salut nazi parfait. Le colonel répond à peine, puis considère avec sévérité l’état déplorable de ces jeunes serviteurs du régime, qui pourtant ne manquent pas de bravoure. Il reporte son attention sur la recrue de la Volksturm.

– Au moins, en voici un debout. Quel est votre nom, soldat ?

L’enfant se redresse fièrement, gonflant crânement le buste comme on le lui a appris aux jeunesses hitlériennes.

– Wilhelm Gudener, mon colonel !

– Quelle est votre mission, soldat Gudener ?

– Je dois… enfin, je devais porter ces trois Panzerfaust aux postes de combat, mon colonel !

Le SS jette un regard plein de morgue à l’officier de la Wehrmacht.

– Ah oui…, marmonne-t-il comme si une idée germait dans son cerveau. C’est une mission dangereuse, vous n’avez pas peur ?

– Si, mon colonel, répond Wilhelm. J’ai failli ne pas arriver en raison des bombardements, mais ma foi dans le grand Reich et notre Fürer m’a aidé à ne pas renoncer.

Un sourire s’esquisse sur le visage lisse du SS.

– C’est très bien. Dites-moi, soldat Gudener, cela vous plairait-il de rencontrer le Fürer ?

Wilhelm écarquille les yeux. Sans quitter son immobilité martiale, il balbutie :

– Oh oui, mon colonel, ce serait… enfin, pour cela il faudrait… Je n’ai tué aucun ennemi.

– Cela viendra. Donnez-moi votre zone d’affectation et le nom de votre supérieur. Un des mes sous-officiers viendra vous chercher, sans doute dans l’après-midi.

Il note sur un petit carnet les renseignements que lui donne Wilhelm, puis l’entretien s’achève là, sur un claquement de talons et un salut nazi. Le colonel parti, plusieurs soldats, surtout parmi les plus jeunes, se lèvent et viennent entourer le chanceux héros. Celui-ci reçoit les félicitations avec une confusion attendrissante.

– Merci. Merci. Je n’ai rien fait, répète-t-il en se laissant serrer les mains.

Le lieutenant écarte les jeunes gens.

– Allez, ça suffit. Rentre chez toi, Wilhelm Gudener, vite.

Puis il ajoute :

– Essaie de rester en vie…

Wilhelm pourrait finir la seconde partie de la phrase, restée dans la tête de l’officier : « …car il n’y en a plus pour longtemps ». Il en éprouve un mépris qui doit se lire sur sa figure, car l’homme se détourne en lâchant un juron.

[1] Capitaine.