TERRORISTE_ plat 4

 

Les deux premiers chapitres...

24 heures avant l’horreur

Timy surgit dans le salon où sa mère, lunettes sur le bout du nez, sourcils froncés et mine soucieuse, est en train de trier des papiers administratifs. Il s’immobilise. Ce n’est peut-être pas le moment de la déranger, se dit-il. Il hésite quelques secondes en se mordant la lèvre inférieure. Doit-il revenir plus tard ou attaquer tout de suite, avec les mots qu’il vient de répéter dans sa tête un nombre incalculable de fois ? La crainte d’échouer lui fait opérer un mouvement de repli, mais voici que l’œil noir et pourtant si doux de sa mère délaisse les liasses de paperasse pour le scruter attentivement. Elle esquisse un demi-sourire, sans doute parce qu’elle a deviné que son fils a un truc super important à lui dire qui requiert toute son intérêt.

— Oui, mon chéri, que veux-tu ?

Timy reprend contenance. Il faut qu’il paraisse détendu, comme s’il s’apprêtait à demander une autorisation des plus banales, du genre : «Est-ce que je peux sortir le chien ? » Mais ce n’est pas ça.

— Oh, euh... Tu sais, mon copain Marco...

— Le garnement du troisième, oui.

— Oui, enfin non. Il a définitivement renoncé à faire des bêtises.

— Excellente nouvelle. Il commence demain, je suppose. Et ce serait quoi, sa dernière blague idiote que tu t’apprêtes à me raconter ?

Elle n’évoque pas cette idée par hasard, puisque Marco est certainement l’inventeur de plaisanteries foireuses, voire douteuses, et autres quatre cents coups, le plus talentueux de tout le quartier.

— Oh non, tu n’y es pas du tout, mais alors... pas du tout. C’est juste qu’il va organiser une fête pour son anniversaire. Je te rappelle qu’il est du 22 décembre.

— Aïe ! Pauvre Mme Bartolli. J’espère qu’elle a souscrit une assurance spéciale ouragan de salon.

— Maman, s’te plaît. Je veux juste te demander l’autorisation de l’aider à préparer sa fête.

— Pour cela, tu n’as pas vraiment besoin de mon autorisation puisque vous êtes toujours fourrés ensemble. Y aurait-il une innovation... ?

Elle pose ses lunettes, ce qui n’est pas vraiment bon signe. Ce matin, elle a noué ses longs cheveux noirs en chignon, ce qui pourrait à l’inverse signifier qu’elle a bien dormi. Car malheureusement, ses nuits sont bien plus souvent blanches que paisibles comme une voûte céleste des Mille et Une Nuits.

— En fait, mon copain voudrait que je l’accompagne pour acheter quelques trucs marrants dans un magasin à... (il se racle la gorge) à Paris. Y en a un où on trouve des articles uniques au monde, et en plus en ce moment y a toutes les décos de Noël. Mais rassure-toi, il y aura un adulte pour nous accompagner ! (Il hoche la tête avec conviction.) Oui, parce qu’on ne se risquerait pas à y aller seuls.

— Paris, répète sa mère, vaguement inquiète. C’est loin...

— Hof, à peine deux heures en train et en métro. Et encore, en comptant les retards.

— Et les vents contraires.

— Franchement, maman, c’est rien, insiste Timy, déjà convaincu qu’il a échoué dans sa démarche, d’autant que le meilleur est encore à annoncer. Et on pourrait en profiter pour aller rigoler un peu à... (Nouveau raclement de gorge, mais la suite y reste coincée.)

— Attends. Laisse-moi deviner, à la fête au Grand Palais.

— C’est ça !

Elle sait que son fils rêve d’aller à cette fabuleuse fête foraine, installée dans l’immense hall d’exposition du Grand Palais, comme s’il s’agissait d’une île enchantée. Combien de fois ne l’a-t-il pas évoquée, des étoiles dans les yeux ? Elle soupire ; comment refuser cela à un enfant si gentil, d’autant que cette requête inattendue la renvoie à sa promesse jamais tenue de lui offrir une telle virée, rien qu’elle et lui, « Un jour », « Bientôt », « C’est promis, mon chéri ».

— C’est Mme Bartolli qui vous emmène ? demande-t-elle.

— Clara.

— La grande sœur de Marco ? Mais ce n’est pas une adulte.

— Bien sûr que si, puisqu’elle a eu dix-huit ans le mois dernier. Elle aurait même pu nous emmener en voiture, si elle avait eu le permis.

— Comme elle devait le passer la semaine dernière, j’en déduis qu’elle l’a raté.

— Peu importe. Je peux y aller, oui ou non ? (Avant que tombe le couperet, il prend sa plus belle voix suppliante.) Maman, s’il te plaît, dit oui.

— Oui.

Timy tique. A-t-il bien entendu ?

— Oui oui, ou oui non ?

— Oui oui, contre une promesse : tu m’appelles tous les quarts d’heure.

Timy grimace.

— Oh non, pitié, je vais avoir l’air de quoi ? Toutes les heures, ça pourrait peut-être suffire.

— Mais non, je blague ! Je sais que Clara est une jeune fille sérieuse. J’ai confiance en elle, mais beaucoup moins en son petit frère. Il faudra quand même...

— YÉÉÉ ! Merci, maman !

Et son fils de s’élancer pour l’enlacer avec fougue.

Timy a l’impression qu’il vient de recevoir la première grande permission de sa vie. C’est un petit bonhomme pas plus haut que ça, déluré et débrouillard... et pour sa mère, un ange qui commence à se sentir pousser des ailes.


Deux heures avant l’horreur

Ils sont quatre, entièrement vêtus de noir, réunis dans un petit appartement miteux de banlieue parisienne. Ils se tiennent debout autour d’une table recouverte d’une toile cirée à motifs multicolores. Concentrés à l’extrême, ils gardent le silence. Ne résonnent entre ces murs au papier défraîchi que les claquements métalliques des chargeurs courbes qu’ils enfichent dans les AK-47, autrement appelés kalachnikovs. Chacun disposera en outre d’une réserve de cinq chargeurs, remplis à bloc de trente cartouches de 7,62 mm. Avec une cadence de tir de 600 coups par minute, les projectiles de ce fusil d’assaut perforent un être humain à 300 mètres, en vrillant, ce qui broie les chairs et pulvérise les os plus efficacement qu’une simple balle de pistolet.

L’un de ces quatre garçons d’une vingtaine d’années est si nerveux qu’il ne parvient pas à enficher correctement son chargeur. Il a le front luisant de sueur froide et la respiration irrégulière. Deux de ses acolytes cessent de vérifier le bon fonctionnement de leur propre kalachnikov pour échanger un regard, et une pensée pleine de sévérité. L’un d’eux demande :

— Alim, ça va ?

L’intéressé lève les yeux. L’émotion l’a rendu blême, pourtant il affiche une expression de farouche détermination.

— Bien sûr que ça va ! répond-il avec véhémence.

— Alors pourquoi est-ce que tu as peur ?

— Je n’ai pas peur. C’est juste que...

Silence. Le chef attend la suite. Les deux autres se figent, parcourus par un léger frémissement de crainte, car ils savent qu’Alim est en train de jouer sa vie. Étrange paradoxe puisque dans deux heures il l’aura de toute façon sacrifiée. Mais ce sera de sa propre volonté, ce qui fait nuance.

— C’est juste que, tuer aussi les enfants... je me demande si Dieu approuve.

— Évidemment qu’il approuve ! s’indigne le chef. Réfléchis : soit c’est que de la graine d’infidèles et ils doivent être éradiqués, soit ce sont de vrais croyants et Dieu les accueillera au paradis. Tu doutes ou quoi ?

En même temps que le ton, il lève le canon de sa kalachnikov.

— Non, répond simplement celui qui est le plus émotif de la bande.

Peut-être parce qu’il est aussi le plus jeune ; il n’a pas dix-huit ans.

Le claquement sec du chargeur s’enclenchant dans son arme lui sert de point d’exclamation. Le chef s’adresse alors à celui qui se tient à sa droite. Lui ne tremble pas. Il paraît même d’une remarquable sérénité.

— Et toi, Azied, qu’est-ce que tu en penses ?

— Dieu reconnaîtra les siens, réplique tranquillement le jeune homme.

Des quatre membres de ce commando suicide, il est le seul à être châtain aux yeux marron clair et rasé de près. Les autres sont très bruns avec une barbe naissante. Les deux hommes échangent des sourires complices, puis le chef se met à rire, doucement d’abord. Et les voici tous partis d’un singulier fou rire. Soudain, le chef s’écrie en tendant le poing devant lui :

— Pour Dieu !

— Pour Dieu ! reprennent avec force les trois autres.

De nouveau, le silence et une concentration presque religieuse s’instaurent entre eux. Le chef pose son fusil d’assaut sur la table, puis va récupérer sur l’antique canapé gris qui fait face à une télé à écran plat dernier cri, l’un des quatre gilets de chasse qui y sont disposés côte à côte. Chacun a été transformé en bombe portative. Devant et derrière sont fixés des pains de matière molle, hermétiquement emballés sous cellophane, reliés par des fils torsadés à un bouton-poussoir commandant la mise à feu. L’ensemble est truffé de boulons, afin de maximiser les morts et les blessures les plus atroces par leur projection.

Le chef soulève à bout de bras l’un des gilets piégés, puis le pose sur les épaules d’Azied, comme s’il lui passait une chasuble sacrée. Il reproduit l’opération sur ses deux autres acolytes, et enfin sur lui-même. Ce cérémonial s’achève dans la communion d’une prière chuchotée, la nuque courbée, les yeux fermés.

Cette fois, ils sont fin prêts, prêts à franchir la porte du paradis, où leur est promis une éternité radieuse. C’est du moins ce que leur a enseigné leur guide spirituel et commandant en chef, là-bas dans ce lointain pays d’où il expédie à travers le monde ses bombes humaines. Quelle chance d’avoir été désignés pour massacrer des dizaines, peut-être même cent ou deux cents de ces méprisables mécréants qui insultent, par leur seule existence, la foi pure et dure, la seule vraie foi, celle qui fait loi, qui fait joie ! la foi des élus de Dieu. Quelle émotion ! Le chef émet un profond soupir de reconnaissance, puis ordonne :

— On y va !