Acte premier
La flamboyance des mots, contre l’indigence des sots


Les 3es du collège Edmond Rostand ont bien fait les choses cette année : pour la fête de rentrée, une tradition dans cet établissement, leur association d’élèves a loué la salle du Tivoli. C’est un vieux cinéma désaffecté, utilisé par le club de ping-pong quand il ne sert pas de salle de bal. Sur sa petite scène en demi-lune, ce monument des années 1960 a conservé ses deux lourds rideaux de velours, flanquant un écran devenu jaunâtre. Des antiques sièges en velours pourpre à assise rabattable ne subsistent que quelques rangs disposés le long des murs, de part et d’autre de l’espace d’activité. Et de l’activité, ce soir on en promet comme jamais ! La sono louée à une société spécialisée est à la pointe de la hi-fi ; la déco, digne d’un cabaret chic de Paris ; le buffet, à la hauteur de la gloutonnerie des pires ogres adolescents en pleine croissance. Les premiers arrivés en restent bouche bée. De même la boule à facettes, suspendue en aplomb de la piste de danse, capte l’attention dès l’entrée et impressionne par son énormité.
Les invités – près d’une cinquantaine ont confirmé leur venue – sont accueillis par une
musique réglée pour le moment en mode cool ambiance. Le programme prévoit en effet, une
fois que tout le monde sera là, de procéder à la présentation des élèves venus d’autres collèges,
assortie d’un petit concours de discours et de séduction. Puis ce sera le signal de l’assaut
donné au buffet. Celui-ci a été installé sur des tables à tréteaux au fond de la salle. Après, seulement après, la musique sera poussée à fond et toute folie autorisée, ce jusqu’au bout de la nuit... ou presque, l’extinction des feux étant prévue pour vingt-trois heures.
Antoine Ragueneau, fils du propriétaire d’une des grandes brasseries de la ville, est l’un des
principaux généreux donateurs de cette soirée hors norme. Et comme c’est aussi un organisateur dévoué, il a personnellement supervisé l’acheminement et l’installation des boissons– la plus alcoolisée étant une cuvée spéciale de cidre brut –, ainsi que des petits fours et autres gourmandises à grignoter sans modération. Tout est prêt, il peut enfin souffler, campé poings sur les hanches au milieu de la salle, pour contempler son oeuvre avec fierté. Un camarade bénévole lui tape amicalement sur l’épaule en le félicitant. Sa grosse bouille de bon vivant élevé aux denrées premier choix rosit de bonheur. Il sourit tel un Cupidon satisfait du travail accompli, un Cupidon de quatre-vingt-cinq kilos, de un mètre soixante de tour de taille pour un mètre soixante-dix-huit de hauteur. S’il a l’oeil bleu pétillant d’un angelot, sa chevelure brune évoque plutôt celle d’un galopin joyeusement ébouriffé.
Calix, une camarade de 3e B, vient à son tour le flatter :
— Ça va être géant !
Ragueneau la dévisage comme s’il découvrait une bête curieuse, genre extraterrestre débarquée de la quatrième dimension. Il faut dire qu’il n’a jamais vu sa camarade de classe ainsi coiffée : sa chevelure teinte en bleu, scintillant de myriades de paillettes, cascade sur le côté droit de sa tête. Son visage est entièrement maquillé dans des tons bleutés et blancs, avec des nuances rosées de crépuscule d’été. Quant à sa tenue, elle a également opté pour l’originalité et l’harmonie des couleurs... vives. Du coup, il se demande s’il n’aurait pas pu, lui aussi, faire l’effort de troquer son vieux jean délavé et son tee-shirt Superman aux couleurs passées contre une tenue plus « soirée délire et fou rire ».
— Je le crois, finit-il par marmonner. Ce sera la plus belle fête de l’histoire des fêtes de Rostand. En grande partie grâce à moi...
— Et un peu aussi grâce au chéquier de ton père.
— Un peu.
Il consulte sa montre qui marque 19 h 32.
— Ça ne va pas tarder à commencer. Tiens, il pleut ? demande-t-il en s’avançant vers un grand blond à nez de fouine.
Ce dernier vient de faire son entrée dans la salle en agitant les bras et les pans de sa veste de sport mouillée.
— Un temps de chien, ouais ! Salut, Antoine !
— Salut, Max. J’espère que ça ne va pas dissuader les gens de venir.
— Sûrement pas ! D’autant qu’on annonce du beau monde.
Max adresse un regard espiègle au garçon qui le suit de près, Christian, lui aussi trempé mais Blaise Cyrano, le raté magnifique nettement moins souriant. C’est un jeune homme de fort belle prestance qu’on croirait tout droit sorti d’un catalogue de mode ado. Pourquoi affiche-t-il donc une mine si soucieuse ?
— Ça va, Christian ? En forme ? s’inquiète le maître de cérémonie.
— Oui, et Roxane sera là, vous croyez ? s’enquiert le beau blond, tout à son obsession.
— J’espère ! C’est sympa d’être venu ? Tu ne vas pas le regretter.
— Un peu obligé. Et Roxane, tu es sûr qu’elle viendra ou tu le crois seulement ?
— En tout cas, c’est ce qu’elle a annoncé sur sa page Facebook.
— Et ton pote bizarre, il va venir aussi ? demande Max.
— Mon pote bizarre ? J’ai aucun pote bizarre, moi. Si c’est à Blaise Cyrano que tu penses, alors oui, peut-être. Ça dépend, s’il y a du vent...
Calix demande :
— Qu’est-ce qu’il a de bizarre, ce Cyrano ?
Max plisse une moue inspirée. La bizarrerie en question relèverait-elle du secret d’État ?
Ragueneau s’empresse d’intervenir, comme s’il y avait danger dans l’air :
— Je serais toi, Max, je m’abstiendrais Acte premier d’aborder le sujet, en tout cas pas devant lui si tu
tiens à tes dents.
— J’y tiens, mais sache, petit homme, que ce bouffon ne m’impressionne pas.
— Ben voyons... N’aborde pas LE sujet devant lui, c’est tout ce que j’ai à te dire. Je t’aurai prévenu.
— Hé ! Vous allez me mettre au parfum, oui ? proteste Calix. On ne vous a jamais appris que c’était impoli de faire des cachotteries devant les gens ? Surtout les ondines, précise-t-elle en esquissant un geste précieux vers sa chevelure bleutée.
— Tu ne l’as jamais vu ? s’étonne Max.
— Ben, non, fait-elle avec un haussement d’épaules. On n’est pas dans la même troisième, je te rappelle, sans compter que j’ai été absente deux semaines après la rentrée. Ragueneau manifeste un embarras qui achève de mettre la fille sur le gril.
— Cherche pas, élude-t-il. C’est un truc de mec jaloux.
— Jaloux ! explose Max. Qui pourrait être jaloux de sa...
— Hé là, bas les pattes ! l’interrompt brutalement Antoine. (Puis, fendant le groupe.) Le buffet n’est pas ouvert. Alors vous reposez ces mini-sandwichs im-mé-diate-ment ! Pigé ?
Ses amis l’observent houspiller une bande de quatre garçons qui roulent des mécaniques tout en s’empiffrant vulgairement. Des inconnus au bataillon ou alors vaguement et de loin.
— C’est qui, ceux-là ? Ils sont à Rostand ? demanda Calix.
— En 3eA, répond Max. Ils viennent du collège La Fontaine qui a fermé l’an dernier, c’est pour ça
qu’on ne les connaît pas. Ce sont des frimeurs... Aucun intérêt. Oh, mais que vois-je, messire Christian ? Des têtes connues, et quelles têtes !
Par la double porte capitonnée grande ouverte de la salle, ils peuvent apercevoir un groupe de cinq filles qui viennent de s’engouffrer précipitamment dans le hall. Dehors, la pluie a tourné au déluge, malmenant les parapluies. Tout en riant, deux d’entre elles agitent le leur pour l’égoutter. Max  entraîne, quasiment de force, son copain Christian pour les rejoindre... Les invités sont accueillis par deux membres de l’équipe organisatrice : Cléa et Jérémie. Debout derrière une table de classe, ils assurent avec sérieux et autorité l’encaissement de la contribution « volontaire » dont chacun doit s’acquitter, soit cinq euros minimum, en échange d’un sticker rond représentant le logo du collège.
Un joyeux brouhaha résonne sous la voûte, peinte aux couleurs du ciel nocturne, de ce hall de cinéma qui a gardé son charme désuet du siècle dernier et, sur l’un de ses murs, l’affiche d’un film : Conan le barbare, un classique d’heroic fantasy qui marqua l’ascension fulgurante d’un certain Arnold Schwarzenegger... en 1982.
Max aborde le groupe de nouvelles arrivantes, sans complexe, bien qu’il ne les connaisse pas puisqu’elles sont toutes les cinq en 3e C ; lui est en B, avec Antoine et Christian. Ce dernier, littéralement pétrifié de timidité, ne parvient pas à articuler un son. Et quand l’une des filles lui demande s’il est de la même famille que Benjamin Neuvillette, il ne peut que bredouiller dans un raclement de gorge :
— C’était mon frère.
Silence. Consternation.
— C’était ? relève la fille avec embarras.
— Euh... Oui, enfin, quand il était au collège Rostand. Il vient d’entrer en classe prépa à Condorcet.
Rires, soulagement, on se détend... et furtif échange de regards entre Roxane et le beau timide. Furtif, en langage amoureux, cela signifie : « moment de grâce qui s’étire interminablement ». Les yeux noisette de cette adolescente de quinze ans sont pétillants, souriants, tendres... en un mot, revolver. Son nez est si délicat qu’on le croirait modelé dans la plus fine porcelaine de Chine. Ses pommettes rose thé ont le soyeux du satin, sa bouche et sa chevelure châtain miel la délicatesse de la Vénus de Botticelli. Quant à ses
galbes... Christian n’ose pas laisser son regard les effleurer. Bref, en présence d’un pareil monument de séduction, on comprend le trouble de ce garçon qui pourtant dispose luimême d’un charme ravageur.
Une voix soudain résonne et finit par atteindre son cerveau, où le temps s’est suspendu et les neurones calés en mode pause.

— Il viendra, à ce qu’on dit. Mais moi, j’en doute. Qu’est-ce que tu en penses, Christian ?
C’est Max qui l’interroge, perfidement puisque c’est pour le mettre dans l’embarras.
— Moi ? Euh... Vous parlez de qui ?
— Mais enfin, de Blaise Cyrano ! Qui d’autre ?
— Ah ? Et alors, qu’est-ce qu’il a de si... spécial, ce Blaise ?
— Il est à l’aise, lance une fille en riant de sa rime un peu lourdingue.
— Moi, je dirai qu’il a de la classe, estime une
autre, songeuse. En classe, surtout en français, vous verriez comment il s’exprime. On dirait du Molière.
Christian paraît soudain intéressé. Il s’apprête à demander des précisions, quand Roxane lui ravit la parole :
— De vous tous ici, c’est encore moi qui le connais le mieux. Nos parents sont amis depuis des années. On a pour ainsi dire grandi ensemble, puisqu’ils sont partis à Bordeaux quand j’avais treize ans. Et je confirme, il y a quelque chose en lui d’assez...
— Frimeur ? suggère l’amie suspendue à son bras droit.
— Pas du tout ! Non. Il est courtois. Il a de bonnes manières comme on disait autrefois.
— Bref, c’est un ringard, résume Max.
— Un garçon distingué et toi un balourd, réplique Roxane.
— Bon, on peut y aller ? J’ai hâte de voir ce qu’on nous a préparé, grommelle une autre de ses compagnes.
Le groupe de filles plante là les garçons. C’est alors que la bande des quatre est refoulée sans ménagement dans le hall par Ragueneau, avec injonction de ne pas revenir dans la grande salle avant l’inauguration officielle.
— Sinon, ce sera l’expulsion définitive, prévient l’organisateur en chef, un index impérieux pointé sur le groupe.
Les jeunes s’esclaffent, se poussent du coude, lancent des quolibets, mais se le tiennent pour dit. C’est alors que Max repère au-dehors une silhouette approchant à grands pas sur le cours de terre battue qui sert de parvis au Tivoli.

— Tiens, voilà monsieur Molière ! Christian se retourne.
— C’est lui ? lâche-t-il, éberlué par cette apparition.
Il est vrai qu’il y a de quoi, tant l’allure de ce grand jeune homme est impressionnante, surtout dans cette lumière crépusculaire. Les poings serrés, le buste à peine courbé, il approche en sweat-shirt sous la pluie battante. Son visage est dissimulé dans l’ombre de sa capuche gris souris. Il est chaussé de bottines noires à bout pointu et d’un jean sombre.
— C’est dingue, on croirait un des personnages d’Assassin’s Creed ! commente Ragueneau, qui s’est rapproché des deux amis.
Max lui jette un bref regard, puis réplique :

— Alors va te cacher si tu ne veux pas qu’il t’embroche le cerveau avec ses répliques qui tuent.
Ragueneau hausse les épaules puis, tout heureux, se porte à la rencontre de son ami.
— Ah, il est venu ! Salut, Blaise ! Comment ça va ?
Il l’étreint brièvement sur le perron, puis l’invite à entrer.
— Y a déjà plein de monde ! Ça va être une fête d’enfer, c’est moi qui te le dis.
Une fois franchie la double porte vitrée, Blaise s’immobilise. Sous le regard de la dizaine  d’adolescents présents dans le hall, il porte les mains à sa tête pour repousser lentement sa capuche sur sa nuque.
— Quel comédien ! s’agace Max.
Le nouveau venu dévoile alors un visage... singulier. Pas vraiment disgracieux, mais... déconcertant. Difficile en tout cas de détacher son attention de ce menton carré, imberbe, et anormalement allongé. Il forme le socle d’une face anguleuse, au nez aquilin, et aux yeux noirs surmontés de sourcils tout aussi ténébreux.
Quant à ses cheveux bruns, mi-longs, rejetés en arrière, ils cascadent sur ses épaules. L’humidité
a collé une mèche sur son front volontaire et soucieux. Son allure générale évoque immanquablement
celle d’un spadassin du dix-huitième siècle.
Il sourit à son copain Ragueneau, amusé et sans doute flatté par son accueil exagérément enthousiaste, comme s’il était la guest-star de la soirée. Son sens de l’observation, terriblement affûté, ne manque pas de repérer ici le fâcheux jaloux (Max), là l’admiratif troublé (Christian), les indifférents transparents, la fille plutôt mignonne qui tient la caisse avec l’insipide Jérémie Lacourt... Enfin, à droite, assis sur les
marches de l’escalier menant au balcon, quatre minables trublions qui le toisent de loin avec un
air de dédain. Il s’avance jusqu’à la table, où Cléa le salue avec son plus charmant sourire :
— C’est toi, Blaise Cyrano ? Heureux de faire ta connaissance.
— Oui, répond le garçon, qui visiblement affectionne la sobriété. Il ajoute néanmoins en
lui adressant un regard appuyé : Moi aussi.
— C’est cinq euros, annonce Jérémie.
Un billet plié de la somme réclamée apparaît comme par magie entre les doigts de l’invité. Il reçoit son sticker, que lui colle avec délicatesse la jeune hôtesse sur son sweat. Un deuxième billet se matérialise dans son autre main, qu’il dépose sur le premier.

— Un sourire vaut bien cinq euros, explique-t-il, avec un petit air complice.
— C’est sympa, merci, fait Jérémie en s’emparant des deux billets.
Mais voici que Blaise s’apprête à en déposer un troisième sur la table.
— Et celui-là, on dira que c’est pour...
Il suspend son geste une demi-seconde, car derrière lui les commentaires tombent :
Max, avec une moue de mépris :
— Il fait péter ses thunes. C’est trop nul.
Antoine :
— C’est son élégance qu’il fait péter, et je trouve ça plutôt classe. Si t’avais bien lu jusqu’au bout notre
mail d’invitation, tu saurais que 5 euros, c’est la contribution minimale pour couvrir les frais. Mais
on disait aussi que ce serait bienvenu que chacun donne un peu plus, en fonction de ses moyens,
pour les imprévus. T’as donné combien, toi ? L’intéressé préfère garder le silence.
Christian :
— Moi, j’ai donné six euros !
Blaise fait volte-face pour toiser son persifleur, et déclare en posant le troisième billet sur la
table :
— Voici la contribution de courtoisie de monsieur Max. Il l’avait oubliée, mais je pourvois à sa
place. Dites merci à monsieur Max. Le grand blond serre les dents, car il n’a pas encore la bonne phrase en bouche pour lancer la réplique cinglante appropriée. En d’autres circonstances, il aurait peut-être tenté la réaction musculaire, d’autant qu’il s’estime d’égale force avec son rival, mais ce soir ça la ficherait mal
d’ouvrir le bal par une bagarre.

Blaise enchaîne d’un ton enjoué :
— Alors, Antoine, toujours en formes à ce que je vois.
— Ah, plus que jamais ! dit le brave garçon en riant et se tapotant le ventre.
— Garde-les ; elles respirent le bonheur de vivre, et ça me plaît.
L’ego de Max paraît tout à coup se réveiller :
— À propos de formes, on m’avait vanté celle de ton... de ton... Hésitation. Blaise hausse les sourcils :
— De mon ? De mon ?
— Non rien. Oublie.
— Mais si, Max. Il faut un minimum de courage pour réussir, même dans les pires entreprises. Si c’est mon menton qui te vaut ce manque d’inspiration, je veux bien t’aider.
Piqué au vif, l’offensé s’exclame :
— Alors ça, mon vieux, si je voulais me ficher de ta tronche, c’est pas les mots qui me
manqueraient.
— Eh bien, voyons ça. Que dirais-tu de mon menton ?
— Ce que j’en dirais... ? Peuh ! Qu’il est...
(Max mime d’une main un geste d’étirement à partir de son propre menton.) qu’il est très long !
— Ah oui, tu trouves que mon menton est... très long ? Franchement, tu aurais pu mettre à
l’épreuve un peu plus ton talent. Faut-il vraiment que je te vienne en aide ? Je suis sûr que, moi, je
peux faire mieux, et en rimes si monsieur le veut !
Blaise Cyrano prend du recul et, ameutant l’auditoire, annonce :
— Approchez, écoutez, mes bien chers camarades, je m’apprête à donner une leçon de... tirades.
Il désigne Max qui croise les bras et le fusille du regard, tel un garnement sermonné par un
adulte.
— Puisque ce jeune polisson ne sait comment décrire cet appendice qui me sert de menton,
proposons-lui quelques formules sur différents... tons.
Il fait mine de réfléchir, en se caressant le menton. Puis soudain, il paraît trouver :
— Façon slameur : « Accepte-le tel qu’il est, accepte-toi comme t’es né. Faut pas croire que
t’es seul, parce que t’as une drôle de gueule. Ton menton, c’est qu’un accident de naissance, pour
les cons rien qu’une drôle de protubérance »...
Façon patriote : « Il est sur tous les fronts, ce menton volontaire, car il ne laisse passer aucun
affront. C’est un héros hors pair. »
Il se rapproche de son ami et pour la réplique suivante, avec le sourire, le prend par les épaules.
— Et si on essayait à la façon de Ragueneau ? « Hé, salut fier menton ! T’occupe pas du qu’endira-
t-on. À ma table, t’auras toujours ta place, parce que moi je trouve que t’as trop la classe. »
Cléa se penche vers Antoine pour demander :
— Il improvise vraiment, tu crois ?
— Je ne sais pas... sûrement, oui, avec un tel génie... chuchote le jeune homme.
Durant ce temps, Blaise Cyrano enchaîne avec des gestes théâtraux :
— Façon compatissant : « Il en a vu de toutes les couleurs, sans jamais céder à la peur. Alors
respect ! Son courage mérite la haie d’honneur. »
Il se tourne à présent vers deux filles de 3e B qui viennent tout juste d’arriver.
— Façon tout en tact et mélancolie : “Ah, belles demoiselles, permettez que mon menton s’incline, puis se détourne pour épargner à votre vue pareille trombine. Lui qui si souvent est accusé de laideur, devant tant de beauté ne peut que faire horreur.”
« Façon prof de maths : “Un tel monument mérite qu’on calcule ses dimensions. À vos compas et crayons, et trouvez-moi ça avant la récréation.” 
« Façon marin d’eau douce : “Accoster pareil ponton sans anicroche ne se fait que par une prudente approche.”
« Restons dans le registre maritime : “Avezvous déjà vu semblable proue ? C’est sûr, il va rendre les paquebots jaloux.”
« Façon Max... je veux dire envieux : “Un menton, ça ? Peuh, disons plutôt un sac !” Rime ratée. Désolé, mon vieux.
« Façon À vos ordres, mon adjudant ! : “Allez, du nerf, vieille feignasse, on se redresse ! Et contre vents et marées, on progresse !”
« Façon Un averti en vaut deux : “Vous vous apprêtez à le défier ? N’en doutez pas, il saura apprécier votre audace. Méfiez-vous quand même que son esprit sagace en quelques piques à l’ego ne vous casse.”
« Façon vil flatteur : “Quelle classe ! Quelle noblesse ! Voilà ce qui s’appelle avoir menton sur rue. Avec pareil enseigne on se fend d’un salut.”
« Façon demeuré : “Euh beuh... monsieur, vot’ menton, il est... très long.”
« On entendra aussi le compatissant : “Mon pauvre ami, avec pareille tête, ce doit être tous les jours ta fête.”
« Et l’illuminé, que dirait-il ? “Personne n’a jamais porté profil si étrange. À tout coup, c’est celui d’un être fabuleux... ou peut-être d’un ange.”
« Façon persifleur : “Pour jouer au base-ball nul doute qu’on marque des points, mais pour le baisemain mieux vaut passer son chemin.”
« Allez, achevons là la leçon par une élégante conclusion : “S’il pointe vers le haut, c’est que vous l’inspirez. S’il plonge vers la terre, alors vous l’ennuyez. Vers la gauche, il cherche une échappatoire, vers la droite, il a trouvé le chemin pour boire.”
Il attrape par le cou son ami qui en rosit de fierté, puis lui propose en l’entraînant vers la porte de la salle de réception :
— Et si nous allions découvrir ce que maître Ragueneau nous a préparé ?