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Chapitre 1 - Vendredi 13 novembre 2015

 

           Ce vendredi-là, un peu avant 22 heures, Sébastien Karminsky est dans sa chambre… et il s'amuse !

            Il glousse de joie, tel un diablotin concoctant un coup délicieusement tordu. Ses doigts fins et pâles pianotent avec dextérité sur le clavier de son PC de bureau, tandis que se forment les lignes de son message. C'est un avertissement, sérieux, rigoureux, celui d'un honnête indigné qui alerte ses concitoyens : « Ces appareils optiques ultrasophistiqués sont équipés d'un canon miniaturisé à rayon X, incrusté dans la branche droite. L'autre accueille le capteur de retour qui, après analyse d'ondes, reconstitue l'image tridimensionnelle de la personne visée. Le résultat est ensuite projeté sur le verre droit de ces lunettes très spéciales, pareillement que les Google Glass. Comme vous pouvez le constater sur la photo ci-dessous, réalisée dans l'un des laboratoires secrets de la police scientifique, même un canif de très petite taille ne peut échapper à ce détecteur, pas plus que l'anatomie la plus intime du sujet. »

            Pour agrémenter son texte, Sébastien inscrit en dessous ce qu'au premier regard on prendra pour la simple radiographie en pied d'une femme. Mais à s'y pencher d'un peu plus près, ce que fait notre « lanceur d'alertes bidons », autrement appelé « concepteur de hoax », ou encore « mauvais-plaisantin-qui-adore-exploiter-la-propension-naturelle-de-l'humain-à-croire-en-n'importe-quoi-même-les-pires-crétineries », on ne voit rien moins qu'une femme nue. Ses galbes charmants sont soulignés par une subtile luminosité blanchâtre tandis que, épousant ses courbes voluptueuses, ses vêtements apparaissent sous la forme d'une aura translucide.

            Le jeune homme, quinze ans à peine mais des compétences en informatique dignes d'un professionnel, se redresse, satisfait de son œuvre. Quand son hoax sera prêt, c'est-à-dire avant que le sommeil le terrasse, il le transformera en mail qu'il balancera dans la nature Internet afin qu'il s'y répande et s'ébatte joyeusement, essaime et effraie les braves gens. Le but, cette fois, est de faire croire que la police en civil va bientôt être équipée d'un nouveau bijou technologique, à savoir une paire de lunettes qui voit à travers les vêtements, dans le but louable de débusquer plus efficacement les terroristes et autres criminels de tout poil. Afin de mesurer l'impact de son canular, Sébastien le plaisantin surveillera le buzz qu'il produira sur Internet, notamment dans les innombrables forums et autres réseaux sociaux auxquels il est abonné sous un nombre non moins conséquent de pseudonymes. Le dernier en date : Trouducuquisandédi. Dans le meilleur des cas, il en entendra parler dans son collège parisien, et ce sera trop drôle de jouer les innocents en écoutant les commentaires de ses petits camarades de 3ème.

            Il croise les bras. Malheureusement, songe-t-il avec fatalisme, les rumeurs fumeuses sont devenues si nombreuses sur le web, que chacune voit se diluer de plus en plus son « potentiel d'embrasement » – expression qu'il a inventée pour désigner le pouvoir de diffusion, donc de nuisance, d'un hoax.

            – C'est la loi du marché, soupire-t-il à voix haute en se laissant aller contre le dossier de sa chaise pivotante de bureau.

            Un long moment il reste ainsi, à la fois pensif et tendu, à faire des petits mouvements de girouette sur son siège, conscient de la fatuité de cet activisme vain, proche du misérabilisme social, de l'indigence intellectuelle et pire que tout, d'une affligeante médiocrité. Pour comble, tournant d'un quart de tour vers sa gauche, il se retrouve face à lui-même, ou plutôt à son reflet dans l'une des vitres de sa grande bibliothèque en chêne héritée de son grand-père. Tandis que son visage émacié de grand dégingandé est noyé dans un flou sombre, le savant fouillis de boucles brunes de sa chevelure forme au-dessus de son front comme des cornes de diablotin. Il s'ébouriffe et décide qu'il en a assez fait pour ce jour et qu'il doit se mettre au lit. C'est alors que de l'autre côté du vestibule du petit appartement qu'il partage avec sa mère, une voix retentit :

            – Sébastien ! Viens voir, il s'est passé quelque chose !

            Réponse typique du collégien en pleine crise d'adolescence :

            – Moin, quo-a ?

            – Y'a eu une attaque terroriste. C'est la guerre dans Paris !

            Electrisé par l'annonce, le jeune homme bondit pour rejoindre sa mère dans le salon. La télévision diffuse les images nocturnes d'un carrefour de la capitale, bloqué par de nombreuses voitures de police, gyrophare tournoyant, et de policiers en armes revêtus de leur gilet pare-balles.

            – Qu'est-ce qui se passe ? s'enquiert le garçon.

            – Un attentat, répond Mme Karminsky, fascinée autant qu'horrifiée devant les scènes de guerre diffusées par une chaîne d'information continue.

            Dans la moitié gauche du téléviseur, apparaissent deux journalistes, un homme et une femme, tandis que l'autre moitié montre un correspondant sur place. Le présentateur en studio porte brusquement la main à son oreille droite, signalant qu'en régie on lui transmet un fait nouveau dramatique :

            – Oui, pardon… On m'informe à l'instant que deux ou trois hommes lourdement armés auraient pris plusieurs centaines de personnes en otage au Bataclan. Ils auraient… c'est ça, on me confirme qu'on a entendu des tirs. Il y aurait de nombreux morts… Jérôme Lacour, vous êtes tout proche de la salle de spectacle, est-ce que vous pouvez nous confirmer cette nouvelle fusillade ?

            L'envoyé spécial, un volumineux micro à la main, hoche la tête.

            – En effet, il y a à peine deux minutes, plusieurs détonations ont retenti boulevard Voltaire, dans la salle du Bataclan, non loin de là où je me trouve. Pour le moment, il est bien sûr impossible d'approcher… (le journaliste se trouble) Excusez-moi, il y a encore des détonations. La BRI, les forces d'interventions de la police, sont sur les lieux, peut-être est-elle en train de donner l'assaut. Le quartier est bien évidemment bouclé par un déploiement impressionnant de forces de police…

            – Jérôme, pouvez-vous nous dire s'il y aurait des victimes ?

            – Oh oui ! Un bilan très lourd est même à craindre. Je vous rappelle que ce soir cette salle de spectacle était pleine à craquer pour le concert d'un groupe de musique rock… Oh ! J'entends… (il jette un regard par-dessus son épaule) c'est terrible ! Je ne sais pas si vous les entendez, mais il y a des tirs… une explosion !

            La sidération est telle que le binôme de journalistes en studio reste sans voix, tandis que leur collègue continue de commenter ce qu'il entend, à défaut de voir quoi que ce soit. Assis côte à côte sur le canapé, Sébastien et sa mère sont de la même façon saisis d'effroi. La femme, une main sur sa poitrine comprimée d'émotion, explique que ce n'est pas là le seul drame qui se déroule en ce moment même dans les rues des 10ème et 11ème arrondissements…

            – Ils ont aussi mitraillé des gens à des terrasses de restaurants, annonce-t-elle la gorge serrée. Il y a des terroristes partout dans Paris. Ils sont en voiture et tirent sur les gens à l'aveugle. C'est un carnage ! Mon Dieu, c'est épouvantable !

            – Allons, maman, n'exagère pas. C'est grave, oui, mais bon…

            Elle le dévisage, à la fois consternée et offusquée. Elle ignore encore que son fils est un expert en exagérations, informations déformées par l'émotion et autres tentations d'ajouter du catastrophisme au catastrophisme. Pour lui, c'est un attentat important, certes, mais de là à parler de massacre… Il acquiesce néanmoins complaisamment. C'est alors que la chaîne d'information affiche une carte de Paris, signalant par des symboles clignotants les différents points où ont lieu les attaques terroristes. Et voici qu'un dernier bilan est annoncé : au moins 120 morts et des centaines de blessés.

            – Ah oui, quand même, lâche Sébastien.

            Dès lors, il ne doute plus que Paris soit vraiment la cible d'une attaque massive et meurtrière. Et pour couronner le tout, voici qu'on parle d'explosions au Stade de France, à Saint-Denis, où se déroule un important match de football en présence du Président de la République.

            Quelques minutes encore, Sébastien reste planté avec sa mère devant le téléviseur qui paraît diffuser un énième film de guerre ou de fin du monde, puis soudain il se lève.

            – Je retourne dans ma chambre, annonce-t-il.

            Mme Kaminsky est si bouleversée qu'elle ne répond même pas. Il pourrait ajouter, « J'ai du travail », mais comme il est déjà presque 23 heures…