Au jour et à l'heure arrêtés par l'empereur, les elfes Sentinelles Kendhil et Errindha quittèrent le logement qui leur avait été attribué dans une aile du palais d'Isuldain. Le Premier chevalier Archémidia se chargea en personne de les accompagner jusqu'à la Maison impériale, puis à la salle des Audiences Privées. À leur approche, les deux gardes impériaux de faction ouvrirent en grand l'huis à deux battants. L'officier supérieur s'arrêta là, puis se tournant vers ses amis leur glissa un mot amical :

        « Je ne sais pas trop ce qu'il convient de dire en de telles circonstances. Bon courage et bonne chance me paraissent inappropriés. Alors, sachez simplement que je vous attends ici, avec confiance et impatience. »

        Les Sentinelles remercièrent leur ami d'une simple esquisse de sourire. À eux aussi manquaient les mots pour exprimer leurs sentiments, sans doute parce qu'ils étaient l'un et l'autre tendus à l'extrême. Main dans la main, ils pénétrèrent dans la salle agrémentée de nombreuses plantes et de fleurs, où la lumière tombait en abondance d'un plafond en partie vitré. Au centre, avaient été disposés deux lits en parallèle, très proches l'un de l'autre. Ils étaient d'une grande sobriété, sans tête ni pied, recouverts d'une couverture en toile d'Errundhil bleu nuit, avec un coussin de satin azur en guise d'oreiller. Les elfes éprouvèrent la même déplaisante impression qu'il s'agissait de lits de mort, l'un réservé à Kendhil, l'autre à Isuldain. Celui-ci n'occupait pas son fauteuil, au fond de la pièce, mais se tenait debout près du portique de l'oxylogramme, à gauche de l'entrée. L'appareil ne projetait pas l'image du Magicien Mézandion, puisque celui-ci avait pris possession du corps de Cyxcidion 1er quelques semaines plus tôt. Son bourdon en main, ce dernier était debout près de la tête des lits. À sa droite, se dressait une console haute sur laquelle étaient posés sur un plateau de cristal deux petits gobelets à liqueur en vermeil.

        Comme l'avait souhaité l'empereur, Élissande Ona était présente ainsi que Fixina. Toutes deux se tenaient du côté du fauteuil impérial, la première debout, la seconde assise. Pour cette circonstance exceptionnelle, l'Oraclidès avait choisi d'apparaître en sphinge, sa véritable incarnation.

        Errindha éprouva un grand étonnement à la vue de cette fabuleuse créature, que seul Kendhil avait eu l'immense privilège de contempler ainsi, dans toute sa « vérité ». C'était une chimère qui possédait un corps de félin, couleur fauve, au dos tacheté, duquel partaient deux immenses ailes d’aigle. Son buste était celui d’une femme, bien que la tête fût davantage animale qu’humaine. Son visage féminin au teint mat, avait un nez busqué et un menton légèrement fuyant, et ses yeux à l’iris d’or l’acuité implacable de l’oiseau de proie. En guise de chevelure, elle possédait un plumage brun, courant le long de sa nuque pour se fondre entre ses ailes. Chimères, les Oraclidès l'étaient sous une autre forme, unique, puisqu'elle étaient à la fois personnages de l'Ici, faites de chair et d'os, et  esprits de l'Occulte.

        Kendhil échangea un regard avec Fixina et lui sourit, rassuré car il savait qu'elle resterait près de lui lors de son passage dans l'Entre-deux-mondes…

        « Empereur Isuldain, Kendhil, approchez je vous prie », les convia soudain Mézandion. 

        L'elfon se raidit et le rythme de son cœur ralentit. Il suivit du regard l'empereur s'avançant vers le Magicien qui s'était emparé du plateau de cristal posé sur la console. D'un geste maîtrisé, bien que ses doigts fins tremblassent légèrement d'émotion, le souverain rejeta en arrière la capuche de son immense manteau blanc. Il portait une cagoule de lin fin sous son masque d'or. Il en dénoua le lien derrière sa tête, puis le laissa choir à ses pieds comme s'il devait ne jamais le remettre. La stupeur saisit les elfes Sentinelles, car le visage qui leur apparut n'était pas celui d'un vieillard, mais d'un homme mûr d'une quarantaine d'années tout au plus, imberbe et autoritaire. Ses sourcils étaient très bruns et ombraient des yeux à l'iris insolite, qui mêlait le bleu de l'humain et le vert sombre des elfes.

        Isuldain s'empara d'un des gobelets que lui offrait Mézandion, puis le vida. Une fois qu'il l'eût reposé avec délicatesse, il se tourna vers l'elfon qui semblait pétrifié de peur, alors qu'il n'était en vérité que subjugué par la prestance de l'empereur.

        « Kendhil ? murmura ce dernier.

        – Oui. Bien sûr », acquiesça le jeune Sentinelle d'une voix à peine audible.

        À son tour, il but la liqueur qui avait un goût singulier, mi-sucré mi-amer. Elle produisait déjà son effet, car il fut pris d'un vertige ainsi que d'une douleur dans la poitrine. Il n'en fut pas étonné, car il savait qu'il s'agissait d'un poison foudroyant…

        Des mains le saisirent aux bras, puis le guidèrent jusqu'à l'une des couches, l'empereur venant d'être allongé sur la sienne. Durant ses derniers instants de lucidité, Kendhil contempla le visage d'Errindha penchée sur lui. Elle souriait et elle était en larmes, ce qui le troubla, car les elfes ne pleurent jamais. Elle murmurait des mots d'amour ou peut-être seulement d'encouragement… des sons réconfortants qui l'accompagnèrent jusqu'à ce que son cœur cessât de battre.

        Au même instant, Cyxcidion 1er s'écroulait, comme terrassé par une crise cardiaque.

***

        Kendhil se redressa, surpris de n'avoir pas éprouvé de sensation désagréable. Aucune sensation, en vérité. Ni froid, ni chaud, ni odeur, ni couleur… Autour de lui se mouvaient des silhouettes floues qui lui semblèrent être celle des personnes qu'il venait à l'instant de quitter. Les lits avaient en revanche complètement disparu, ainsi que les murs et la décoration florale de la salle des Audiences Privées. L'empereur se tenait debout tout près de lui, explorant cet environnement immatériel, d'une luminosité laiteuse, avec un regard anxieux mais qui n'avait rien perdu de son autorité. Mézandion était à sa droite, tel qu'il l'avait toujours vu, dans sa chasuble bordeaux de Magicien, imberbe et le crâne parfaitement rasé.

        « Sommes-nous dans l'Entre-deux-mondes ? s'enquit-il.

        – Pas tout à fait, répondit le Magicien. Avec Fixina… (L'elfe et l'empereur eurent le même réflexe de se retourner. L'Oraclidès était derrière eux, impassible et parfaitement immobile. Sa présence était pourtant encore plus imposante et intimidante que dans l'Ici.) avec Fixina, nous vous maintenons à l'écart des passages qui aspirent les âmes et les propulsent vers Occulte.

        « Que va-t-il se passer, maintenant, seigneur Magicien ? » s'enquit Isuldain.

        Mézandion esquissa un fin sourire.

        « Vous avez prononcé le mot juste, Votre Majesté : passé. Nous allons d'abord remonter dans le vôtre, quelques temps avant qu'il ne fût… comment dire ? Interrompu par la magie. Ensuite, il vous faudra plonger dans le mien. C'est aussi simple que cela. »

        Le Sentinelle et l'empereur échangèrent un même regard perplexe. Tous deux pressentirent que ce à quoi ils allaient assister n'aurait rien d'un plaisant spectacle. Isuldain reporta son attention sur Mézandion, puis annonça :

        « Je suis prêt. Que dois-je faire ?

        – Vous souvenir, répondit le Magicien, énigmatique.

        – Me souvenir ? répéta l'empereur. Mais de quoi, grands dieux ? »

        Mézandion ne répondit pas, se contentant d'observer Isuldain qui, sourcils froncés, tentait de remonter dans sa mémoire aux origines d'événements dont il ignorait la nature même. Ce faisant, Kendhil remarqua qu'autour d'eux l'environnement avait changé : une brume blanche était montée, engloutissant la sphinge Fixina, ce qui lui causa un pincement d'anxiété. Il lui sembla alors entendre des bruissements de voix, comme des chuchotements étouffés par des cloisons. Soudain, l'empereur s'exclama :

        « Mais oui, cela me revient ! Comment avais-je pu oublier ?

        – C'est le Magistrum qui est responsable de votre amnésie partielle, révéla Mézandion. Mais heureusement, l'Occulte est le lieu de la mémoire absolue. C'est pourquoi il était indispensable que nous nous y retrouvions, au moins sur son seuil, l'Entre-deux-mondes. Ainsi délivré des limites de l'Ici, vous allez retrouver cet épisode de votre passé. »

        Le Magicien marqua une courte pause puis, s'adressant au Sentinelle, il expliqua :

        « Un jour, l'empereur Isuldain convoqua le Primat des Magiciens, qui se nommait Ézidion III. J'étais moi-même un des frères du Premier cercle et le probable successeur du grand maître de notre ordre, puisque ce dernier était proche de la sénilité, du  moins le pensais-je, et que j'étais le plus puissant de notre confrérie…

        – Le plus ambitieux aussi, fit remarquer l'empereur.

        – En effet, reconnut Mézandion. Notre souverain venait de fêter sa quarantième année, ce qui avait fait naître chez lui une préoccupation, qui très vite avait tourné à l'angoisse. »

        Il y eut un silence, brusquement interrompu par la voix de l'empereur, mais celle-ci ne provenait pas de l'homme qui se tenait à côté de Kendhil.

        « Votre Grandeur, frères du Magistrum, merci d'avoir répondu à mon appel. »

        Kendhil se retourna et découvrit avec stupeur que tout trois se tenaient à présent dans l'immense salle du Trône. Le souverain était débout au bas de l'imposant monument de la Souveraineté, où il répugnait à prendre place. La toge de cet Isuldain du passé n'était pas blanche, mais azur. En revanche, son masque était le même, qui lançait des éclats d'or dans l'ombre de sa large capuche. Face à lui, étaient assis en arc de cercle, sur des sièges sans dossier, trente Magiciens enveloppés dans la chasuble bordeaux et coiffés de la toque carrée de leur ordre. Bien qu'il ne le vît que de dos, Kendhil reconnut parmi ces éminents dignitaires la carrure raide et large de Mézandion, qui contrastait avec celle d'un vieillard tremblant et voûté, à sa gauche. Ce vénérable tenait à deux mains son bourdon dressé devant lui, comme s'il lui avait été indispensable pour ne pas basculer en avant. Le jeune Sentinelle remarqua l'absence de l'elfe d'Errundhil et d'ailleurs de tout autre personne, qu'il se fût agi d'un proche conseiller ou d'un officier de la garde prétorienne.

        « J'ai souhaité vous voir, en grand secret, poursuivit l'empereur, car j'ai une préoccupation à vous soumettre, majeure, vous l'aurez compris. Cela fait aujourd'hui près de dix ans que les armées unifiées de l'Empire ont remporté la dernière guerre sur les forces de l'Occulte qui s'étaient alliées aux grandes tribus nordiques. Cette paix est aussi fragile qu'une rose pleinement épanouie, puisqu'elle ne repose que sur un seul pilier, le pouvoir impérial. Que je vienne à mourir et tout l'édifice, que la dynastie Isuld a mis tant et tant de décennies à construire, pourrait s'effondrer, cette fois pour de bon…

        – Il faut donc un héritier ! l'interrompit le Primat d'une voix forte, comme s'il se réveillait tout à coup.

        – J'en aurai un, quand je le déciderai ! répliqua Isuldain sur le même ton. Mais là n'est pas ma préoccupation. C'est moi qui dois vivre, le plus longtemps possible, afin que le souverain qui me succédera hérite d'un empire assez solide et puissant pour demeurer uni en cas de nouvelle guerre avec l'Obscur.

        – C'est donc cela, murmura le Primat. Vous vivrez, Majesté, aussi longtemps qu'il est possible à un être humain, et pour cela vous disposez des meilleurs médecins du monde…

        – Je veux vivre plus longtemps qu'un être humain, le coupa l'empereur.

        – Plus longtemps comment ?

        – Je ne sais pas. Mais sans doute allez-vous m'apprendre ce que la magie, dont vous êtes les savants, pourrait m'apporter en longévité.

        – Nous prendriez-vous pour des Sorciers, Votre Majesté ! » gronda le Primat.

        Au comble de l'agacement, Isuldain quitta son immobilité pour effectuer quelques pas, dans un sens puis dans un autre. Visiblement, il déployait des efforts surhumains pour ne pas se jeter sur Ézidion III et l'étrangler. Kendhil s'étonna de ce comportement de la part d'un tel personnage, puis il se souvint que celui qu'il observait était pour ainsi dire un jeune homme comparé à celui qui se tenait près de lui dans l'Entre-deux-mondes et assistait à cette scène avec sans doute une très vive émotion. Les autres Magiciens restaient étrangement immobiles et silencieux, comme si la partie qui se jouait ne les concernait pas. Isuldain retrouva son calme puis, de nouveau planté face à ses interlocuteurs, mains croisées devant lui, répliqua d'une voix suave :

        « Préféreriez-vous que je sollicite la ghilde, Votre Grandeur ? »

        Le Primat haussa les épaules, puis lâcha :

        « Des médecins, c'est tout ce dont vous avez besoin pour prolonger au mieux votre existence.

        – Ainsi, le Magistrum n'aurait aucune solution à me proposer ? », déduisit l'empereur avec amertume.

        C'est alors qu'un des frères prit la parole :

        « Le Magistrum, non, mais des Magiciens du Premier cercle qui sauraient unir leur puissance, cela deviendrait envisageable. »

        Il attira sur lui les regards interloqués de ses semblables.

        « Qu'as-tu donc en tête, frère Oxtavion ? » demanda le vieux Primat.

        L'interpellé soutint le regard incisif du vieillard qui soudain comprit à quoi il faisait allusion.

        « Tu n'y songes pas sérieusement, n'est-ce pas ? s'indigna Ézidion III.

        – Si.

        – C'est pure folie, sans compter que...

        – C'est la seule solution pour sauver l'empire, donc notre confrérie », le coupa Oxtavion.

        L'empereur se garda d'intervenir, sentant que la partie venait de progresser en sa faveur. C'est alors que Mézandion décida d'intervenir :

        « Dans les livres des Ultimes, expliqua-t-il, il existe une procédure, dite des Âmes-liées. Elle permet d'attribuer à un homme certaines capacités ou caractéristiques d'un autre être de conscience, qu'il soit humain ou non-humain.

        – Non-humain, releva Isuldain. C'est-à-dire ?

        – Un elfe, par exemple.

        – Je vois, fit Isuldain en portant la main au menton de son visage d'or. Les elfes vivent trois à quatre fois plus longtemps que les hommes, ne connaissent ni la maladie ni la décrépitude ignoble de la vieillesse… »

        Ce disant, il sembla poser sur le Primat un regard plein de mépris.

        « Cela est vrai, Votre Majesté, convint Mézandion. Cependant, une telle opération, comme l'a souligné notre frère Oxtavion, requiert la puissance combinée de Magiciens de très haut niveau. Je ne suis pas certain que nous tous du Premier cercle, sans exception, acceptions de nous compromettre dans un tel égarement. Mais là n'est pas l'obstacle majeur. Prononcer la formule des Âmes-liées revient à violer les lois les plus intimes de la Vie. Il ne s'agit pas seulement d'un blasphème extrême, ce serait aussi prendre le risque de mettre en péril la réputation de l'ordre et du pouvoir impérial, si par malheur les peuples de l'Empire apprenaient que nous avons procédé à une transgression digne de l'Obscur. La confiance dans l'autorité impériale serait si gravement entamée, que cela entraînerait un affaiblissement généralisé du régime, un délitement de la cohésion de l'Empire dont nos ennemis ne manqueraient assurément pas de profiter. C'est contre nature, donc contre notre éthique. Désolé, Majesté, vous n'obtiendrez jamais l'approbation du Magistrum. En tout cas, pas la mienne. »

        Afin de bien marquer sa détermination, Mézandion se leva, ce qui était déjà en soi une marque inouïe d'irrespect à l'égard de l'empereur. Pourtant Isuldain ne broncha pas, se demandant peut-être jusqu'où irait l'insolence du Magicien, que ses frères se mirent à tancer vertement. À cet instant, Kendhil entendit Isuldain, celui présent à ses côtés, révéler :    

        « J'ai su à cet instant que mon trône était en train de vaciller. Si je laissais cet homme bafouer mon autorité, c'en était fini de la dynastie Isuld, car le Magistrum, qui devait déjà ruminer à mon encontre des projets de coup d'état, s'engouffrerait dans la brèche. Aussi ai-je réagi à l'instinct, sans songer aux conséquences.

        – Qu'avez-vous fait ? demanda Kendhil.

        – J'ai défié le Magistrum. »

        Le Mézandion du passé s'excusa puis salua l'empereur, comme si l'audience avait été levée. Alors Isuldain annonça :

        « Primat Ézidion III, voici ma décision : si les Magiciens ne savent pas comprendre et défendre l'intérêt suprême de leur empire, ils ne sont plus dignes d'en être l'élite savante. Votre confrérie perdra son rang de Haute institution pour rejoindre celui des Confréries et Castes ordinaires. Le Palais de Magie nous sera restitué et vous siègerez en un comté de votre choix, hors celui dont Éa-Kyrion est la capitale.

        – Mais Votre Majesté, si le frère Mézandion décide ne pas apporter sa magie à la nôtre…

        – Si la sécurité de l'Empire dépend ainsi de la bonne ou mauvaise volonté d'un seul homme, comment pourrions-nous continuer à faire confiance à la l'ordre des Magiciens ? »

        Kendhil comprit qu'Isuldain avait gagné la partie, car le Primat se mit à dodeliner de la tête avant de déclarer :

        « Nous n'avions pas l'intention d'échapper à nos responsabilités, Votre Majesté.

        – Votre Majesté, savez-vous bien à quoi vous vous exposez, en acceptant de vendre votre âme au Magistrum, en échange de quelques décennie de vie supplémentaires ? intervint Mézandion avec force.

        – Non, mais vous allez me l'expliquer.

        – Inutile ! s'écria le Primat en se levant avec une énergie qui surprit tout le monde. Cela relève de nos plus intimes secrets, et je t'interdis, frère Mézandion, d'en trahir un, ne serait-ce que par une phrase…

        – La formule des Âmes-liées permet à deux êtres de conscience d'échanger une part d'eux-mêmes, poursuivit le Magicien sans se troubler. Cela revient à vous enlever un organe vital et à le remplacer par le même, prélevé sur un autre individu. Ce donneur, que nous appelons l'âme liée, s'il s'agit d'un elfe, sera forcément un elfant, de préférence dans les toutes premières heures suivant sa naissance afin qu'il ne garde aucun souvenir de cette opération extrêmement traumatisante. Avez-vous conscience de la gravité des enjeux d'une telle décision, Votre Majesté ? »

        Isuldain approuva d'un imperceptible hochement de tête. Mézandion conclut avec froideur :

        « Mais rassurez-vous, mon empereur, cela ne se fera pas, car je n'y prêterai pas mes pouvoirs. »

        Kendhil se tourna vers Mézandion, celui de son époque, et lut sur son visage la même dureté que celle dont il venait de faire preuve au cours de cette audience. C'était comme s'il la revivait dans toute sa réalité.

        « Ai-je été cet elfant ? demanda-t-il.

        – Oui, répondit sobrement Mézandion.

        – Voulez-vous dire qu'en moi…

        – Oui.

        – Qu'en moi réside une part de l'âme de l'empereur et chez l'empereur une part de mon âme.

        – Oui », confirma encore Mézandion.

        Dans la voix du Magicien vibrait une émotion de rage plus que de remords. Isuldain l'interrogea à son tour :

        « Ainsi, vous avez finalement cédé à la pression de vos pairs.

        – Non, mais vous ne l'avez jamais su, Majesté.

        – Voulez-vous dire que le Magistrum vous a forcé la main ?

        – C'était impossible.

        – Comment ont-ils procédé, en ce cas, après que j'aie donné mon accord ? »

        La peur transparaissait, non pas dans la voix du souverain qui conservait un timbre toujours égal, mais dans son esprit. Car Kendhil percevait les vibrations que celui-ci émettait, de la même façon qu'il captait dans l'Ici la présence et même l'humeur d'un animal embusqué à proximité. Mézandion baissa la tête ; il savait qu'ils étaient parvenus au seuil de l'ultime révélation, un seuil aussi douloureux et effrayant à franchir que celui de l'enfer.

        « Ai-je finalement accepté de subir ce rituel des Âmes-liées ? demanda Isuldain.

        – Oui, mais en en ignorant un détail… un épouvantable détail. »

        Le Magicien annonça alors qu'ils allaient maintenant plonger dans  sa propre mémoire.

        «Isuldain subit le rituel des Âmes-liées, au Palais de la Magie, dans la salle du Chapitre, raconta-t-il. Je n'avais pas été autorisé à assister à l'opération, mais je tenais à être présent. Alors, je me suis posté devant l'entrée que des Miliciens gardaient, croyant naïvement qu'ils pourraient m'en interdire l'accès si j'avais voulu interrompre cette ignominie. Les cris que vous poussiez, Votre Majesté, étaient si déchirants que ces soldats, pourtant aguerris à maîtriser la moindre émotion, étaient blêmes et montraient des signes d'agitation. Et puis, il y avait ceux de l'elfant… »

        Kendhil tressailli, saisit au cœur par ces hurlements immondes qui retentirent à cet instant. Il s'y mêlait autant la douleur que l'appel à la pitié. L'elfon se retourna et vit le Mézandion du passé, de dos, tenant d'une main ferme son bourdon, dont la demi-sphère de cristal émettait un rayonnement rouge. Dix officiers Miliciens lui interdisaient l'approche de la haute double porte en acajou de la salle du Chapitre. Certains étaient armés d'une puissante arbalète.

        L'elfe Sentinelle perçut une pression sur son avant-bras droit. Il baissa le regard et vit que l'empereur, au comble de l'horreur, le lui avait saisi.

        « Je me souviens maintenant, murmura-t-il, le souffle court. Je me souviens de cet arrachement, de cette main de glace enfoncée dans mon âme et… »

        Soudain, les cris cessèrent. Mézandion, celui qui se tenait devant la porte, recula d'un pas. Quelques secondes passèrent, puis les battants de l'huis s'ouvrirent devant deux personnages de haute stature, qui sur le coup apparurent à Kendhil comme de sombres spectres vaporeux. Les Miliciens s'écartèrent, une peur indicible marquant leurs traits d'ordinaire si durs.

        Les deux silhouettes s'arrêtèrent devant Mézandion qui leur barrait le passage. Celui qui se tenait à droite, légèrement en retrait du premier, portait dans ses bras un paquet de tissu dont Kendhil identifia l'origine, puisqu'il s'agissait de la laine végétale avec laquelle les Sentinelles d'Oriadith confectionnaient les couvertures les plus douces. Un petit bras potelé et pâle en émergea tout d'un coup.

        « Est-ce moi ? » demanda l'elfe dans un souffle.

        Il n'obtint pas de réponse.

        Il était impossible de distinguer les traits de ces deux créatures obscures, car elles étaient environnées de voiles de brume noire qui tournoyaient autour d'elles.

        « Qui sont-ils ? demanda Isuldain.

        – Le premier est un Mage de l'Obscur. L'autre n'est que son assistant », répondit Mézandion à son oreille, comme s'il craignait de perturber cette scène qui pourtant était déjà sculptée dans le marbre de son histoire.

        L'espace d'un instant, une sorte d'éclaircie autour du Mage révéla brièvement son visage… Mais ce blafard masque ovoïde, percé d'yeux bridés d'un noir profond et d'une bouche réduite à une simple fente, était-ce vraiment un visage ?

        « Seigneur Mézandion, que faisait un Mage de l'Obscur chez les Magiciens ? demanda l'elfon, bien qu'il eût déjà deviné la réponse.

        – Il me remplaçait. Pactiser avec l'Obscur fut l'ultime recours des Magiciens du Premier cercle pour satisfaire l'empereur… ou plutôt pour le piéger, comme l'eût fait un maître chanteur. En échange, le Mage avait exigé de pouvoir emporter l'elfant Sentinelle. Ainsi espérait-il sans doute détenir un précieux pouvoir d'influence magique sur Isuldain, au cas où une guerre aurait éclaté entre l'Empire et les Seigneurs de l'Obscur.

        – Comment le Magistrum a-t-il pu accepter une telle concession ? s'indigna Kendhil.

        – Parce qu'il avait prévu d'éliminer l'empereur à la première opportunité. Dans l'attente de ce jour, le secret de la longévité de ce dernier lui garantissait sa place au sommet de la hiérarchie des castes et confréries. »

        Le Mage émit un grondement, puis une question :

        « Que voulez-vous, Magicien ? »

        Sa voix était étrangement suave.

        « Vous ne partirez pas avec cet elfant, s'opposa Mézandion.

        – Pourtant, il est le juste paiement de mon travail.

        – Il est la victime d'une trahison. Il ne quittera pas l'Empire. »

        Les voiles d'obscurité autour du Mage parurent s'épaissir. C'est alors que, foudroyant comme l'éclair, Mézandion attaqua !

        Il étendit vivement sa main libre vers les portes qui se refermèrent en claquant violemment derrière le Mage et son disciple. Puis il leva son bâton de magie dont la luminosité devint aveuglante, au point que les Miliciens durent se protéger les yeux de leurs bras. La riposte de l'être de l'Obscur fut tout aussi fulgurante, arrachant à Mézandion son bourdon qui vola loin dans le couloir. Pourtant, cela n'affecta pas le Magicien ; il s'avança vers le savant de l'Obscur en déclarant :

        « Rien ne vaut les simples et bonnes vieilles méthodes des Trépasseurs. »

        L'instant suivant, un poignard apparut dans sa main droite, qu'il enfonça à plusieurs reprises dans la silhouette de brume. Le Mage s'effondra, émettant une suite de sons qui devaient former un ordre à l'adresse de son assistant, car celui-ci s'élança dans le couloir avec le bébé. Mézandion tendit vivement une main vers un Milicien et par la force de l'esprit lui prit son arbalète qu'il saisit au vol. Il fit volte face tout en épaulant l'arme, et sans paraître viser décocha le trait. Kendhil écarquilla les yeux, car il se trouvait sur la trajectoire du projectile qui le traversa, en un bref chuintement. Il le suivit du regard et vit l'assistant du Mage se cambrer sous le choc de cette flèche qui l'atteignit entre les omoplates, puis s'étaler sur le tapis rouge du couloir. Éjecté de son nid de tissu, l'elfant roula au sol en hurlant. Le pas ample, Mézandion alla le ramasser, l'enveloppa, puis l'emporta.

        La scène se brouilla et le spectre Mézandion reprit la parole :

        « Je n'eus dès lors d'autre alternative que de t'emmener au loin, très loin, et pour toujours demeurer avec toi dans l'exil et l'oubli[1]. Afin que nul ne sache, pas même une Oraclidès, l'origine de ce que tu nommeras plus tard ta singularité, je l'ai dissimulée sous un épais voile de mystère, comme d'ailleurs le fit le Magistrum pour l'empereur. Dans son cas, une simple formule permettait de lever ce secret, comme on décachette un document compromettant pour s'en servir contre son auteur. Telle est votre histoire, empereur Isuldain et toi, Kendhil d'Oriadith, qui fit de vous d'improbables alter ego. Puisse jamais personne ne l'apprendre. »

        Après un long silence, l'empereur demanda :

        « À quand ses événements remontent-ils ?

        – Kendhil est dans son sixième âge, cela fait donc un peu plus de soixante ans. »

        L'empereur eut une pensée qui lui tira un sourire d'amusement :

        « Je suis donc centenaire.

        – Un jeune centenaire, Votre Majesté, puisque vous vivrez aussi longtemps qu'un elfe Sentinelle.

        – Espérons-le », murmura le souverain, pensif.

        Puis il annonça :

        « J'ai moi aussi un secret à vous révéler. Outre une insolente bonne santé et cette étrange aptitude à traverser les années sans que mon corps subisse les outrages du temps, j'avais une curieuse raison de penser que je n'étais pas un humain tout à fait… humain. »

        En guise d'explication, il rejeta sur sa nuque la cagoule de lin fin qu'il portait en toute circonstance, même devant son fils ou Élissande Ona. Mézandion et Kendhil découvrirent alors que les oreilles de l'empereur d'Isuldain étaient légèrement, très légèrement pointues. En vérité, elles étaient la copie conforme de celles d'un elfe Sentinelle.

        La stupeur qui se peignit sur le visage de ses compagnons sembla le réjouir. Il parut évident qu'il était également soulagé de comprendre enfin pourquoi la nature l'avait doté d'une anomalie aussi insolite qu'inexplicable.

        « Ainsi nous serions comme deux frères ? s'étonna Kendhil.

        – Votre lien est beaucoup plus subtil que cela, rectifia Mézandion. Pour faire simple, considérez qu'il y a de l'Isuldain dans Kendhil et du Kendhil dans Isuldain. Cela se manifeste par des détails physiques ou psychologiques communs, mais peut-être aussi un partage... Je veux dire que vous devez être conscient que la mort de l'un entraînera probablement celle de l'autre.

        – Les elfes ne meurent pas, rappela Kendhil.

        – Alors nous dirons la transfose[2]. »

        Cette dernière inspira une autre question à l'elfon, à propos de sa naissance :

        « Vous avez été mon père adoptif dans le premier âge de mon elfance, seigneur Mézandion, et m'avez rendu aux miens sans révéler le nom de ma lignée. Puis-je le connaître maintenant ?

        – Effrendidh. Tu en es le dernier et le seul représentant, parce que les tiens ont été éliminés lors d'une expédition sauvage menée par les orques de l'Obscur, commandités et guidés par des sbires du Magistrum. Si tu décides de garder ce nom, tu en seras le refondateur. »

        Le jeune Sentinelle éprouva une grande bouffée d'émotion à cette révélation. Il était à la fois horrifié par l'attitude des Magiciens et merveilleusement soulagé par cette révélation qui sonnait comme l'annonce d'une renaissance, la sienne en l'occurrence. L'expression du Magicien s'assombrit, ce qui l'inquiéta :

        « Vous ne nous avez pas tout dit ?

        – En effet. Il me reste un avertissement à vous délivrer. L'Empire tient toujours et pour quelques années encore dans un équilibre précaire. La vérité, c'est qu'il n'a même jamais été aussi près du gouffre, parce que l'Obscur sent venir son heure. Vous devez vous y préparer, comme votre cœur vous le commandera. »

        Il sourit puis termina :

        « Mais c'est une autre histoire qui ne concerne que l'avenir, celui d'une nouvelle ère du règne d'Isuldain. »

        Une voix douce et féminine intervint à cet instant :

        « Il est temps de retourner à l'Ici, et c'est à moi qu'il revient de vous guider. »

        Fixina venait de réapparaître, nimbée de brumes qui se dissipèrent rapidement. Kendhil acquiesça, puis il adressa un regard reconnaissant à Mézandion.

        « Vous reverrai-je ? » demanda-t-il.

        Comme s'il n'avait pas entendu, à moins qu'il ne fût déjà en route pour l'autre monde, le Magicien s'inclina à la manière elfique, puis se retira. Au même instant, dans la salle des Audiences Privées du Palais d'Isuldain, Élissande Ona, conformément aux instructions qu'elle avait reçues du spectre Mézandion, administra à l'empereur, puis à l'elfe Sentinelle, l'élixir qui anéantirait l'effet du poison qu'ils avaient avalé… quelques secondes plus tôt.

***

        Un certain temps après ces événements…

        Karlo battait vigoureusement des ailes pour se maintenir en suspension au ras des cimes de la forêt d'Oriadith.

        « Non, pas celui-là ! gronda-t-il. Vous devriez plutôt en choisir un qui soit plus près de la lisière. Ainsi, quand je voudrai vous voir, je ne serai pas obligé… pfou ! pfou ! de m'épuiser comme maintenant. »

        Une réponse s'éleva des frondaisons :

        « Karlo, tu es gentil, mais c'est une affaire entre Errindha et moi, une affaire assez compliquée comme cela, crois-moi.

        – Gronf ! J'ai bien le droit de donner mon avis, non ? Je fais partie de la famille !

        – Je te rappelle que chez les Sentinelles, nous disons lignée et que la mienne s'appelle Effrendidh.

        – La NÔTRE ! rugit Karlo.

        – Mais oui, la nôtre, bien sûr ! confirma Kendhil. S'il te plaît, mon frère, laisse-nous un moment.

        – Mais tu ne nous déranges pas », objecta la voix d'Errindha.

        Soudain, sa tête émergea au sommet d'un des arbres, juste en aplomb du dragon rouge. Une feuille prise dans sa chevelure dénouée s'agitait comme une petite main verte qui saluait le mastodonte.

        « Alors, ma sœur, ça y est, vous l'avez enfin choisi, votre arbre-maison ? demanda Karlo.

        – Oui et non. En fait, je pense que c'est toi qui as raison. Il faudra qu'il soit au bord de la forêt, plutôt du côté de la montagne, le plus haut possible…

        – Ah ! Et Kendhil serait d'accord ?

        – Euh… oui, répondit l'intéressé en paraissant à son tour. Tu sais, Karlo, chez les Sentinelles, c'est l'elfide qui choisit...

        – Rejoins-nous sur la haute prairie ! » s'écria joyeusement Errindha.

        Et elle disparut subitement dans les feuillages.

        Karlo accueillit la nouvelle par un rugissement de joie qui fit s'envoler tous les oiseaux à une demi-lieue à la ronde. Et il y eut quelques autres oreilles pour entendre ce grondement faramineux : Gastien Lazy et, sur son poing, son alter ego l'aiglon Orhass, l'elfe d'Errundhil qui montait un superbe cerf fauve, les chevaliers d'Isuldain qui constituaient une puissante escorte commandée par le seigneur Archémidia, ainsi qu'en tête de colonne, chevauchant un sublime Kolphis, ce cavalier drapé dans un grand manteau immaculé et dont le visage était dissimulé sous un masque d'or…

 

        Un elfant Sentinelle fut le premier à repérer le convoi impérial en approche. Aussitôt, il s'en alla prévenir Kendhil et Errindha qui, au plus haut de la forêt, avaient enfin choisi l'arbre qui abriterait, pour de nombreuses générations, la lignée Effrendidh.

        « Ils arrivent ! Ils arrivent ! »

        Dans la tradition Sentinelle, le choix de l'arbre-maison donnait lieu à une cérémonie, puis à une fête où étaient conviés tous les amis du voisinage, tous les alter ego, tous les frères et sœurs de cœur… et bien sûr l'empereur Isuldain, même s'il ne se déplaçait jamais en personne. Mais cette fois, il avait choisi de répondre lui-même à l'invitation, ce qui n'était jamais arrivé depuis… au moins le début de son règne. À Éa-Kyrion, la population se demandait ce que pouvait cacher pareil voyage dans l'Est, non sans une certaine inquiétude, car Oriadith n'était pas si loin de la frontière avec l'Obscur.

 

FIN…



[1] Voir Le jugement des dragons dans la même collection.

[2] Les elfes ne meurent pas, ils se transforment. C’est ce phénomène qu’on appelle la tranfose.