L'autueur malgré lui (extrait)
Voici les premières pages du livre dont l'auteur est la victime, où un auteur devient un autueur malgré lui... Bonne lecture !
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La commande qui tombe à pic
Élias Ronet crispe les poings, contracte les mâchoires, lève les yeux au plafond, puis finit par lâcher le juron le plus improbable qu’il connaisse :
– Saperlipopette ! Je sens que je vais péter un câble ! Retenez-moi ou je fais un malheur.
Cela fait huit minutes et trente-deux secondes qu’il est devant son écran d’ordinateur portable, sans que ses doigts vibrant d’exaspération ne tapent sur le clavier un début d’idée à peu près acceptable. Tout semble concourir en ce moment, s’acharner plus justement, à lui pourrir l’inspiration : la fuite dans les toilettes qui siffle non-stop et aucun plombier disponible pour y mettre fin, ses soucis avec l’administration fiscale qui lui demande des trucs et des machins pour justifier des choses et des bidules, le vol de son porte-feuille avant hier, et puis surtout, depuis quelques jours, un manque de confiance qui lui fait douter de tout. Voici, histoire de l’achever, que la voisine du dessus fait ses gammes au piano…
« L’enfer, c’est moi ! » a-t-il écrit dans l’un de ses romans, inspiré par cette citation du philosophe Jean-Paul Sartre : « L’enfer, c’est les autres ». Ce soir, ces deux vérités se sont acoquinées pour lui bouffer la cervelle. Il en vient à proférer une malédiction odieuse en brandissant son poing gauche, index et auriculaire levés, vers l’appartement du 4ème, le salon de la pianiste juste au-dessus du sien :
– Que le capot de votre piano vous tombe sur les doigts et vous les brise comme vous me les brisez menu… Rrrrha !
Il prend une profonde inspiration, puis lance cette prière aux cieux, les yeux fermés :
– Mon Dieu, et vous aussi, François de Sales, saint patron des écrivains, aidez-moi à trouver l’idée géniale qui me sauvera du naufrage littéraire.
Il rouvre les yeux, réfléchit brièvement et finalement rectifie :
– Non. N’invoque ni Dieu ni ton saint patron, ils vont t’envoyer des idées de comédie romantique qui se terminent bien. Ce qu’il me faut, c’est du lourd, du ténébreux, de l’horreur, du sang qui gicle au plafond, avec une fin épouvantable. Satan, tu veux bien m’inspirer s’te plaît ? Je te le revaudrai. Je pourrai… je ne sais pas, allez allumer un cierge noir à la chapelle du Saint Supplice.
Il réalise alors que le piano du dessus a fini par se taire. Silence annonciateur de l’idée géniale ? Vite, il doit en profiter pour en coucher une ou deux qu’il ira ensuite méditer sur son lit, les mains croisées sous la tête, ou au bistrot d’en face, son refuge délicieusement bruyant.
Trois minutes plus tard, Élias Ronet va s’allonger dans sa chambre, non pas pour réfléchir, mais pour se désespérer.
− Quand ça veut pas ça veut pas, murmure-t-il, les bras croisés, dépité.
Un bip musical l’avertit qu’un courriel vient d’arriver dans sa messagerie. « Encore de la pub, songe-t-il amèrement. Ou une invitation à échanger des mots coquins avec Lola Grokalins. Peut-être que c’est un copain… un éditeur. Et si c’était un éditeur ? Après tout, je suis un écrivain confirmé, avec une vingtaine de romans à mon actif, dont certains ont connu leur petit succès de librairie… »
Le corps engourdi par son moral en berne, il se relève et va voir de quoi il retourne dans son salon. Il a placé son ordinateur sur un bureau vintage de métal gris, acheté dans une brocante, qui aurait paraît-il servi de décor aux enquêtes du commissaire Bourrel, les « 5 dernières minutes » diffusées en direct à la télévision − autour des années 1960. Il l’a disposé entre les deux fenêtres de son F3, de manière à pouvoir laisser son regard vagabonder, à droite sur la façade triste de l’immeuble d’en face, à gauche sur la façade morose d’un autre immeuble d’en face. C’est peut-être pour cela qu’il a des problèmes d’inspiration, vu qu’il n’a pour seul paysage que la grisaille urbaine.
− Les éditions du Styx ? C’est qui ceux-là ?
Le mail, assez court, est signé d’un certain Anton Natas, directeur éditorial. L’écrivain étire une moue dubitative. Natas, anagramme de Satan, pour diriger une maison dont le nom est celui du fleuve des Enfers dans la mythologie grecque, c’est un peu lourdingue… et en même temps amusant. Au fond, pourquoi pas ?
Il marmonne le contenu du message :
− Cher Monsieur Ronet, nous connaissons bien votre travail et en apprécions la qualité, l’originalité et l’audace.
Pourquoi l’audace ? La qualité sans doute, l’originalité admettons, mais l’audace ? Élias Ronet publie surtout des romans fantastiques ou d’héroïc fantasy, et parfois des thrillers urbains quand son humeur s’y prête.
− Nous sommes à la recherche d’un auteur qui pourrait nous proposer un roman à suspense, de préférence assez noir, voire sanglant, possiblement policier. Votre profil semble tout à fait correspondre à l’esprit de ce que nous cherchons à publier. Seriez-vous tenté par l’aventure ? Ce serait pour une nouvelle collection intitulée « Serial killer forever ». Dans l’affirmative, nous vous suggérons de nous envoyer, non pas un synopsis ou une note d’intention, mais le manuscrit complet quand vous l’aurez achevé, car sachez que nous avons entièrement confiance dans votre imagination et votre talent de narrateur. Nul doute que ce récit sera si réaliste et stupéfiant qu’il ravira vos lecteurs, friands de récits stressants, surtout s’ils se terminent mal pour le héros principal. Si vous souhaitez me joindre directement par téléphone, malheureusement, ce ne sera pas possible prochainement. Je vous envoie cette offre depuis un aéroport, juste avant d’embarquer pour le Tibet où je vais effectuer une retraite spirituelle régénératrice dans un monastère bouddhiste. Que l’inspiration soit avec vous, M. Ténor ! Au plaisir de vous lire. Serialkillerement vôtre.
Et c’est signé : Anton NATAS, président et directeur éditorial.
En P.S., ce singulier solliciteur précise les conditions de contrat appliquées par sa maison d’édition. Élias en reste bouche bée : « Droits principaux 12 %, progressifs à 13 % à partir de 5 000 exemplaires vendus, puis 14 % au-delà de 10 000. Avance sur droits 15 000 euros payables 50 % à la signature du contrat, 50 % à l’acceptation du manuscrit. Droits numérique 25 %. » C’est tellement plus que ce qu’il perçoit habituellement, qu’il s’interroge sur le sérieux de cet appel à texte.
− Il faut que je sache à qui j’ai affaire !
Sur un moteur de recherche, il trouve le site internet de cet éditeur, qui jusque là lui était totalement inconnu. Avec étonnement, il découvre un beau catalogue de romans noirs, d’horreur et de thrillers pour adultes. Un peu de jeunesse aussi. Le diffuseur est en revanche de première importance, ce qui assure aux auteurs une belle distribution de leurs œuvres en librairie. Tout cela a l’air assez sérieux et en même temps si intriguant.
Élias se laisse aller contre le haut dossier de son fauteuil de cuir noir, un modèle de luxe qui lui a coûté un bras, soit 5 000 ventes de son dernier bouquin… qui pour l’heure s’est vendu à moins de 1 000. Il ne faut pas se le cacher, il y a urgence à ce qu’il booste son actualité... et son compte bancaire. Il réfléchit une petite minute. En fait, il rêve à ce que 15 000 euros d’avance lui permettraient d’acquérir : la voiture ancienne qu’il a repérée sur un site de vente en ligne. Il finit par soupirer et conclure avec un haussement d’épaules :
− C’est encore une arnaque.
Pourquoi encore ? Après tout, il n’a jamais été arnaqué par un éditeur. Alors pour quelle raison celui-ci serait-il plus suspect qu’un autre ? Et puis, il y voit un gros premier intérêt : ça le motive ! Exactement ce dont il a besoin en ce moment. Le hasard fait bien les choses. Il songe tout de même qu’il est heureux qu’il ne soit pas superstitieux, après son appel à l’aide au diable.
− OK, j’accepte le deal !
Il tape sa réponse, laconique : « Merci pour la proposition. J’accepte et je m’y mets dans l’heure. Cordialement. (il rectifie la formule :) Serialkillauteurement vôtre. »
2
Le travail de l’écrivain
En bon professionnel, Élias Ronet prépare ses outils et son plan de travail. Il crée dans son traitement de textes quelques documents, dont chacun aura en commun dans son nom intitulé provisoire, Mortal Roman. Trouvé en deux secondes, c’est de bon augure. Il y aura donc, entre autres, « Mortal Roman-Recheche ID » (et Recherche intrigue pour le déroulé du fil conducteur) – « Mortal Roman-Personnages-Lieux ». Il crée aussi un dossier spécifique pour compiler la documentation si besoin.
L’auteur ex-en-mal-d’inspiration se frotte les mains. Il la sent bien cette fois, l’idée qui tue.
− Ah oui, elle sera mortelle à n’en point douter !
Ses doigts fébriles se positionnent au-dessus du clavier. Ses yeux luisent de convoitise devant la page blanche du document ID affichée sur son écran. Il va y coucher − accoucher serait le mot juste − une première piste pour sa super histoire à laquelle il va consacrer sa vie entière pour au moins les deux prochains mois.
− Ça vient, ça vient ! C’est presque là… Ce sera… (raclement de gorge) Le héros s’appellera…
Les images, les mots et les idées affluent à sa conscience en un véritable torrent qui le submerge. Mais il a l’habitude. Ça commence toujours ainsi, enfin... souvent… parfois… rarement à ce point tout de même. Le cauchemar de la page blanche pour un écrivain, ce peut être autant le manque d’inspiration que le trop plein. Là, c’est trop. Il voit défiler dans sa tête des tueurs en série de toute nature, du classique Hannibal le cannibale à l’incongrue concierge qui élimine un à un les habitants de son immeuble… ou à l’inverse, le schyzo tueur de concierges, les nuits de pleine lune, résultat d’un traumatisme d’enfance où la concierge de son immeuble, quand il avait huit ans, l’avait contraint à boire l’eau grisâtre du seau avec lequel elle venait de nettoyer les escaliers…
Stop ! Élias Ronet pousse le cri intérieur qui fige la pensée, tel le ballet fou des balais dans le dessin animé de Walt Disney, L’apprenti sorcier. Avec le même résultat. Il en gémit de découragement.
− C’est n’importe quoi ! Il faut que je me calme. Je dois d’abord trouver le bout du fil.
« Le fil du pull » est une technique éprouvée qu’il utilise lorsque sa cervelle subit un assaut ingérable d’images et d’idées. Cela consiste pour commencer à choisir un mot.
− Concierge ! s’exclame-t-il, songeant tout particulièrement à celle de sa résidence qui compte six étages et dix-huit logements.
Cette dame est en soit une caricature de la profession. Une brave femme, certes, dévouée en diable, mais hélas démesurément ! Car Mme Lassert – tel est son nom, mais il lui préfère le sobriquet qu’il lui a attribué : Mme Mim, inspiré par la sorcière affreusement drôle du dessin animé de Walt Disney, Merlin l’enchanteur – Mme Mim donc a le don de s’insinuer partout, jusque dans la vie intime de ses protégés. Elle paraît savoir tout sur tous. Et pourtant, cela ne lui suffit jamais. Elle cherche sans répit à être au courant de la moindre dispute de couple, du plus petit souci de santé ou de travail de ses résidents, voire du nom, âge et profession de leurs visiteurs. C’en est au point que parfois, ils ont l’impression qu’ils lui appartiennent, comme s’ils étaient ses enfants ou ses poupées. Ces excès seraient très mal vécus à en croire les conversations entre voisins. En réalité, chacun trouve cela plutôt pratique au quotidien, parce qu’on peut tout lui confier et tout lui demander, et qu’elle est une tombe à confidences, qui s’ouvre quand même parfois pour laisser s’échapper quelques cadavres dans le placard ou bruits de lavabo.
Élias tape sur sa page blanche ce qui pourrait être un titre : « Ma concierge était une épouvante ».
− Mouais, bof !
Pas vraiment sexy, sauf bien sûr s’il en imagine une dotée de mensurations de rêve : poitrine 90 – taille 64 cm - hanches 93 cm. Il fantasme déjà, mais ne retient pas ce profil, bien qu’un titre tel que « Ma concierge était une bombe » serait torridement vendeur. Et puis de toute façon, cela l’ennuie déjà à mourir de choisir une concierge pour héroïne principale. Il faudrait quelqu’un d’autre… Après avoir fait une centaine de pas en rond dans son salon, puis s’être effondré dans son fauteuil club en vieux cuir marron craquelé, celui qu’il a baptisé « mon fauteuil des méditations », il croit enfin tenir les premières clés de l’intrigue.
Il se jette sur son clavier, excité comme une puce autrice qui croise un rat de bibliothèque. Son imagination lui sert cependant un bichon blanc comme neige, le même que celui de la voisine du 1er, Mlle Bibichon − c’est le petit nom coquin qu’il lui a donné −, une vénérable demoiselle de 83 ans. Il prononce à voix haute tout en tapant :
− L’action se déroule dans un immeuble de six étages, à Paris, dans un quartier tranquille, rue du Rendez-vous… avec la mort, gran ! gnan ! gnan ! ricane-t-il. Chaque habitant, locataire pour la plupart, car la quasi totalité de l’édifice appartient à une société immobilière, présente une particularité inquiétante sous des apparences d’une grande banalité. L’un d’eux est un tueur psychopathe qui s’ignore.
Élias Ronet poursuit sa frappe, comme chaque fois qu’il attaque la préparation d’un roman, en notant très vite ses idées, à « l’inspiration intuitive », c’est-à-dire sans mentaliser les éléments qui serviront de cadre à son intrigue. La technique lui est d’autant plus aisée à utiliser qu’il se sert de la réalité pour poser son décor. Après seulement une demi-heure, dans le document Les locataires, cela donne le résultat suivant : « Rez-de-chaussée – Sous le porche : l’antre de Mme Lassert dite Mme Mim. » Dans le roman, il l’appellera Mme Serrela, surnommée Mme Cerbère. Déformation professionnelle sans doute, Élias Ronet adore affubler les gens de petits surnoms, pas toujours gentils, mais souvent judicieusement choisis.
« Cette gardienne du donjon a la personnalité et le physique quasi parfaits de sa fonction. Vice caché : adore les affaires judiciaires où les femmes ont assassiné leur mari.
RdeC fond de cour le studio pour étudiant. Ça change tout le temps. Sans intérêt.
1er étage - droite ascenseur : Mlle Chonchon (idem Mlle Bibichon avec une tête à la Cruella de 83 ans) – Vielle demoiselle avec toutou à sa mémère. Vice caché : experte en poisons, car s’est toujours rêvée en Agatha Christie.
1er face asc - ???
1er gauche asc : le couple infernal. On les entend se disputer jusqu’au sommet de la tour Eiffel, en tout cas de notre immeuble. Caractéristique : couple sado-maso, inséparable donc. Serait capable de tout, juste pour le plaisir. Les Diaboliques en somme.
2ème étage. RAS, ce sont les bureaux d’un cabinet d’avocats. Il n’y a jamais personne passé 20 h. ID : Y faire loger une avocate vénéneuse, en cas de manque de suspects, genre Mirs Coulter dans À la croisée des mondes.
3ème gauche – Moi ! avec vue sur rue. Vice caché : capable de tout et surtout du pire… dans ses romans. Et dans le vrai monde ? AUSSI ! Gnan ! Gnan ! Gnan ! Nom : Rémi Bastiani. Profil : Brun, taille moyenne, yeux marron, ni beau ni laid, ni gros ni maigre. Physiquement donc, que du grand ordinaire, ce qui accentuera d’autant le contraste avec le profil psy. Car s’il paraît d’une normalité désespérante, voire limite médiocre, dans les tréfonds sommeille une bête redoutable. Attention à ne pas exagérer la caricature. Il aura seulement le pouvoir insoupçonné de maîtriser ses émotions, être par exemple capable d’encaisser sans sourciller l’assassinat d’un voisin. Mais ce sera toujours involontairement. Il ne doit pas être détesté du lecteur, mais inspirer la perplexité, être une énigme qui se cacherait sous des apparences banales.
3ème face asc – La jolie petite Judith Magne, dite Miss Écrevisse, car elle est si timide qu’elle rougit chaque fois qu’on se croise. Vice caché, c’est une fausse timide. En vrai, c’est une tigresse sexuelle. Je pourrais l’appeler Miss Mante, religieuse défroquée. »
Élias interrompt sa frappe pour laisser vagabonder son imagination. Si seulement ce pouvait être vrai, car il en pince pour cette jeune fille qu’il croit très réservée, alors que lui, hélas probablement, ne lui inspire qu’une souveraine indifférence. Dans son roman, elle pourrait dissimuler, sous ses airs de fillette qui a peur de son ombre, une sorte de Catwoman gothique, membre d’une secte satanique.
« 3ème droite – s’inspirer de Mathieu Mammont, alias Mister Grincheux - un autre célibataire d’une cinquantaine d’années. Dit à peine bonjour. Vit reclus. Même Mme Mim n’est pas sûr de ce qu’il fait dans la vie. Il serait radin comme un pou : jamais il ne lui a donné d’étrennes, pas même un merci gratis, et il ne paierait son loyer qu’en retard, parfois même par petits bouts. Il télétravaillerait dans le monde de la comptabilité. Son vice caché dans le roman : morbide à souhait. Un pessimiste qui déteste le monde entier, peut-être même les extra-terrestres. Lui n’aurait pas besoin de motivation pour devenir serial killer, car zigouiller l’humanité tout entière serait pour lui un vrai délice. Faudrait lui trouver un mobile crédible ou une maladie mentale (schyzo ? Dieu un jour lui a parlé et lui a ordonné d’assassiner son prochain.) Cannibale ? N’exagérons pas. Il faudra lui trouver un nom facile à retenir. Sugg : Lucien Malmort, surnom ? Aucun, c’est inutile. ferait un coupable idéal, faute de mieux.
− 4ème droite – Aïe ! Un cabinet dentaire. Un dentiste qui torture le jour ses patients à la roulette, pour leur bien – et la nuit édente les femmes qu’il a séduites. Un Landru dentaire. »
Élias préfère ne pas insister tant il trouve son inspiration un peu trop gore. Il garde tout de même l’idée.
« 4ème face asc. et à droite RAS. Des familles sans histoire. Par contre, à gauche, juste au-dessus de l’appart de l’écrivain, loge Mlle Lubin. Elle serait Miss Faitcher. T’ajoute un i au bon endroit et t’as tout compris. »
− Mlle Lubin, la pianiste, poursuit-il à voix haute. La suceuse de concentration, la monstruosis-exaspérator. Elle, ce ne sera pas une serial killeuse, mais ma première victime.
Pourtant, cette jeune femme n’est pas du tout antipathique. C’est juste une musicienne, pas mauvaise d’ailleurs, qui s’exerce dans un immeuble des années 1930, dont on devinera la qualité en matière d’isolation phonique. Tous les jours ! Tous les jours ! Tous les jours que fait le bon Dieu. Et comme Mme Lassert l’adore… Et qu’il n’y a jamais personne la journée dans les appartements voisins et au 5ème. Le 5ème justement :
− 5ème à droite de l’asc. Un vieux monsieur bien brave. Insoupçonnable. Il pourrait avoir exercé une profession qui le prédisposerait à des qualités de vioc-killer. Ancien commando de marine par ex. ou ex-taulard qui aurait été condamné pour agression sexuelle. Bof. Pas envie.
− 5ème face asc. On oublie. Par contre l’appart de gauche abrite une profil intéressant. C’est un jeune retraité célibataire, 64 ans, passionné par l’histoire du Japon. Il collectionnerait, selon Mme Mim les kimonos et les katanas. Un zeste obsessionnel, un soupçon frustré, un vrai complexé qui se rêve samouraï. Il démembrerait ses victimes, juste pour la beauté du geste, et on l’appellerait « Le désosseur au katana », Désosman pour faire plus court.
Quel beau titre ! Élias reste méditatif un moment, séduit, déjà parti dans une histoire horrible où les victimes seraient désossées au sens propre de l’expression… Beurk ! Il émet un soupir d’aise. Aspirant déjà à un repos bien mérité, il achève par l’inconnu du 6ème :
− 6ème. L’asc n’y monte pas. Un seul logement, un seul locataire. Un type qui ne parle pas français, très discret. À coup sûr un immigré clandestin, d’un pays de l’est, paraît-il.
« Qui paie le loyer ? » s’interroge l’écrivain. En tout cas les échéances sont honorées, car sinon Mme Mim se serait elle-même chargée pour le proprio de le jeter à la rue. Pour cela, c’est une vraie gorgone. Qu’en serait-il pour son double de fiction ?
− L’inconnu du 6ème dispose d’un étroit escalier privatif qui était réservé aux domestiques du temps où l’immeuble appartenait à des aristos. Il donne directement au fond de la cour pavée. C’est pourquoi on ne le voit que rarement aller et venir. Victime ou tueur ? Il pourrait être les deux, comme dans Les dix petits nègres… Oups ! Le « Ils étaient dix » d’Agatha Christie. ID à creuser. Il pourrait fuir un baron de la mafia russe après avoir assassiné l’un de ses proches, sans connaître son identité. Ce pourrait être un chasseur d’homos… Piste à creuser. Ce type aura en tout cas un rôle majeur dans l’histoire.
Satisfait de ce premier travail de débroussaillage, Élias se sent en droit de faire une pause… au bistrot d’en face, son QG, son refuge des soirs de déprime, son berceau d’inspiration quand le temps est maussade ou, le plus souvent, un petit troquet typiquement parisien, tenu par un couple d’homos d’une gentillesse et d’une sensibilité touchantes.
− Demain j’attaque l’intrigue ! "






